Yasunari KAWABATA - Pays de neige
1948
En 1914, Kawabata achève Journal intime de la seizième année. Il y décrit la lente agonie de son grand-père. Texte à la lucidité d’autant plus frappante que son auteur n’a que seize ans. Ce grand-père était alors sa seule famille. Le drame et la mort sont depuis longtemps déjà ses plus fidèles compagnes.
Né à Osaka en 1899, le jeune Yasunari n’a qu’un an lorsqu’il perd son père. Sa mère décède l’année suivante. Bientôt rejointe par sa sœur et sa grand-mère qui l’élevaient. La douleur précoce de la perte de tout repère familial marquera son œuvre et sa vie d’homme à jamais.
Brillant élève, diplômé de littérature anglaise, il intègre l’université impériale. Avec d’autres jeunes Turcs avides de rénover les lettres japonaises, il fonde la revue L’Époque de la littérature. L’occasion de tester de nouvelles formes narratives, de rivaliser d’audaces stylistiques, le temps de publier quantité de nouvelles et de textes, notamment ses fameux romans miniatures, fragments de récits conçus pour « tenir littéralement dans la main ». Lesquels développés sur plusieurs années et pour la plupart publiés entre-temps sous forme brève, finiront par constituer l’ossature même de ses romans les plus célèbres. Ainsi des Belles endormies, paru en 1960, et dont la paternité remonte au Pourvoyeur de cadavres, nouvelle publiée trente ans plus tôt.
Chef de file de l’école néo-sensualiste, Kawabata est élu en 1948 président du Pen club japonais, à la suite de quoi il donnera ses plus grands romans. Romans qu’il n’a d’ailleurs de cesse de remanier et qu’il lui arrive souvent de republier quelques années plus tard, dans de nouvelles versions. Ainsi donc de Nuées d’oiseaux blancs (1949-1951), Le grondement de la montagne (1949-1954), Les belles endormies (1960-1961) et Pays de neige, son chef-d’œuvre. Malgré la reconnaissance internationale consacrée par le Nobel en 1968, l’auteur qui trouvait plus reposant de vivre avec les animaux qu’avec les hommes se suicidera quatre ans plus tard.
Pays de neige, qui paraît une première fois en 1937, est sans conteste le roman le plus abouti de Kawabata. L’absolu d’un cycle créatif. Celui qui aura réclamé treize ans de labeur et de savantes élaborations. La première mouture fait suite à une première ébauche dont on trouve trace dans plusieurs revues, dès 1935, sous la forme de poèmes en prose. Perfectionniste et styliste d’une rare exigence, Kawabata en donnera une nouvelle version en 1947, très remaniée, augmentée d’un épilogue inédit. Le cinéaste nippon, Shiro Toyada, l’adaptera pour le cinéma en 1957, année où l’œuvre sera présentée au Festival de Cannes.
« Un long tunnel entre les deux régions et voici qu’on était dans le pays de neige. » Par l’énigmatique Pays de neige, le lecteur entrouvre la porte de nouvelles perceptions. Vaste nuancier de sensations et d’intuitions, autant d’images qui découlent d’une langue au classicisme épuré. Kawabata, après avoir emprunté, tordu et tâté tant de genres littéraires au cours de ses années de formation, opte pour le style le plus dépouillé qui soit, avec une maîtrise de poète et des façons de cinéaste.
L’histoire, celle d’une passion qu’on suppose minée de l’intérieur par une somme de pulsions troubles, porte en elle les germes du drame. Et le drame va venir, nourri au sein de tous ces sentiments exacerbés. L’histoire, bien sûr, est celle d’un amour à la japonaise. Entre Shimamura, le fin lettré et « sa sensibilité égocentrique de désœuvré », et la jeune Komako, « une voix haute et vibrante » dont il garde encore « le souvenir tiède et charnel au creux de sa paume gauche ». Lyrisme voilé, sensualité intense.
Le roman s’articule autour des trois séjours du citadin Shimamura dans un village retiré des montagnes. Retrace plus exactement ses haltes contemplatives dans l’auberge de cette station thermale comme figée pour toujours dans l’immobilité du temps. Tristesse et beauté. L’y attend une mystérieuse jeune femme devenue geisha. Rien que de très classique. C’est là que Kawabata déploie son sens lyrique. Les trois séjours de Shimamura auprès de Komako se pourraient aussi bien lire comme trois poèmes autonomes. Trois chants. Trois incantations. Y affleure constamment cet hymne discret mais panthéiste où l’on comprend que la nature décrite sert de contrepoint aux sentiments des deux amants. Aucun symbolisme empesé. Tout se sous-entend par petites touches.
L’écriture de Kawabata repose sur un art délicat. En soi une grâce élégiaque. Et puis la narration novatrice qui participe d’un dispositif invisible et rehausse la beauté classique de la langue. Au lieu d’une succession de chapitres délimités dans le temps, l’auteur préfère recourir à de longs plans-séquences. Accorder ses images selon une grammaire beaucoup plus cinématographique. N’hésitant pas à user du retour en arrière. Et surtout de l’ellipse.
Il n’y a plus qu’à pénétrer dans ce « long tunnel entre les deux régions », qu’à se laisser désorienter par ce roman où l’indicible dissout toute morale. Celui de la blancheur. La couleur de la pureté. Du paradis perdu. Mais aussi celle de la mort.