Elfriede JELINEK - La pianiste
1983
Ouverte au langage contemporain des médias, Elfriede Jelinek manipule avec dextérité les codes de communication dont nous sommes saturés : bandes dessinées, séries télévisées, publicité, journaux. En frappant les mots afin de savoir de quoi ils résonnent et ce qu’ils transportent, elle capture le poison qui nous contamine. Même nos conversations les plus anodines, qui sont souvent les plus terrifiantes, lui servent de toile de fond. Dans ses textes au vitriol, elle ne se prive pas de dénoncer l’oppression sous toutes ses formes, et plus particulièrement le sexisme rampant, le chauvinisme exacerbé et les distorsions de l’Histoire.
Au total, rien ne trouve grâce à ses yeux. Le sport, l’armée, le couple, la famille, la nature : tout y passe. Ses ouvrages sont autant de croisades don-quichottesques. Une langue tranchante lui sert d’arme et lui permet de pointer ce qu’elle croit faux et dangereux. A l’excès. Pour elle, le désastre est partout et nous courons vers lui les yeux bandés. Comme tous les grands créateurs de littérature, Elfriede Jelinek fait exploser les corsets à grands coups de néologismes à mesure qu’elle renouvelle l’écriture, celle-ci brutale et engagée.
Née le 20 octobre 1946 à Murzzuschlag, en Autriche, d’un père chimiste d’origine juive qui a travaillé dans une usine pour les Allemands durant la Deuxième Guerre mondiale sans être inquiété – avant de mourir dans un asile d’aliénés –, et d’une mère issue de la haute bourgeoisie viennoise, Elfriede Jelinek, scolarisée dans un établissement religieux, a reçu une éducation musicale poussée – orgue, flûte, piano. Du prestigieux conservatoire de Vienne, elle recevra un diplôme d’organiste en 1971.
Davantage fascinée par le verbe et l’écriture, elle étudie en parallèle le théâtre et l’histoire. Ses premiers textes de poésie sont publiés en 1967. Trois ans plus tard, rebelle, elle s’émancipe des jougs et tourne délibérément sa prose vers la critique sociale pour faire craquer le vernis des stéréotypes. Les Amantes (1975), Les Exclus (1981), La pianiste (1983) et Lust (1989) conquièrent d’abord le public allemand, puis l’Europe.
À la fois respectée et détestée, cette femme qui n’a jamais plié devant personne n’a pas souhaité que soit mentionnée dans le palmarès du prix Nobel décerné en 2004 sa nationalité autrichienne au motif que son pays, encore et toujours tourné vers la tentation d’extrême-droite, ne le méritait pas.
L’œuvre d’Elfriede Jelinek ne se limite pas aux romans. Pièces de théâtre, oratorio, textes radiophoniques, poésie et scénarios de films se succèdent, récompensés par plus de vingt prix littéraires obtenus depuis 1969. Sans oublier son travail de traductrice, qui va de Feydeau à Pynchon.
Avec Lust, son ouvrage le plus cru, Elfriede Jelinek semble avoir atteint l’apogée de la critique sociale à travers la description des relations sexuelles entre époux, thème du chasseur et du chassé – sa métaphore préférée. La pianiste, porté à l’écran en 2001 par Mickael Haneke, a été couronné par le Grand Prix du Festival de Cannes, ainsi que par les prix d’interprétation féminine (Isabelle Huppert) et masculine (Benoît Magimel).
En dépassant la soixantaine, Elfriede Jelinek ne sera pas femme à se satisfaire des honneurs : jamais rassasiée, elle continue via son site internet de dénoncer les tares d’une civilisation qui avance masquée, alimentant avec ses lecteurs le dialogue. Et avec les médias d’innombrables polémiques.
Professeur de piano au conservatoire, Erika cloisonne ses trois vies : professionnelle, affective et familiale. Entre deux âges, elle n’a toujours pas connu l’amour, si ce n’est celui envahissant d’une mère possessive. Elle vit avec elle, chez elle. Contre elle, tout contre. Une mère ambitieuse pour deux qui rêve de concertos pour sa fille. De ce théâtre familial pathétique et violent, Erika, toujours enfouie dans la matrice, ne retire plus rien. Les déchaînements maternels ne déclenchent chez elle ni peine ni douleur. Elle est ancrée dans une routine. Tout y est mécanique, à commencer par les cours de piano qu’elle donne et les pièces qu’elle interprète, partitions de Beethoven, Schubert, Schumann, Bach, Chopin, mais aussi de Czerny et de Paderewski, autant de passages obligés joués sans âme. Pas même pimentée par de fréquents détours plus sordides les uns que les autres, sa vie sexuelle est un désastre ponctué d’excitations post-pubères. Et voilà que surgit un jeune élève, Walter. S’en suit une relation sur fond de sadomasochisme, de fétichisme et de fantasmes en tout genre jusqu’à la scène finale, lourde de symboles. Dans cet ouvrage grandement autobiographique écrit au présent, Elfriede Jelinek règle ses comptes. Ouvertement. Avec la famille, le sexe mal partagé, les vocations forcées. Les phrases giclent et éclaboussent. Entrent de force. Pénètrent. Une écriture qui n’est pas sans rappeler la musique de Iannis Xenakis, percussive, dynamique, calculée. Une écriture âpre. Qui frappe au plexus. Et vous laisse pantelant. Jusqu’à la dernière ligne et sa coda.