Jim HARRISON - Dalva
1987
Un jour, l’État du Montana comprit qu’il compterait bientôt en son sein bien plus d’écrivains grisés par le « nature writting » que de grizzlis. Au moins une espèce croît, peinardement inspirée sous l’auvent des magasins de pêche. Une race plumitive qui compte bien plus d’auteurs que cette chronique ne pourrait en contenir. Jadis : Thomas Savage, Richard Hugo. Aujourd’hui : Rick Bass, James Welsh. Déambulant dans la ville de Missoula le touriste à la semelle distraite a une chance sur deux d’écraser le pied de l’un d’eux. Gare à lui, si son proprio s’avère être Big Jim, un colosse, c’est heureux, pétri de poésie.
Écrivain montanais de fraîche date, il a récemment pris ses quartiers littéraires à mi-temps, même si son territoire de chasse romanesque pour l’essentiel se situe dans ce Michigan où il est né en 1937. Pays de forêts profondes et de lacs immenses, berceau de la culture amérindienne. Ceux qui ne lisent pas connaissent indirectement Jim Harrison rien que par le truchement d’Hollywood, où l’auteur de l’outdoor américain a fait l’autruche d’intérieur dans les années quatre-vingts, après le succès faramineux de Légendes d’automne (1979), Faux soleil et Dalva (1987), scénariste avec pour seules exigences toujours à portée de main des M&M’s jaunes et le volant d’une Ford Taurus marron. Pas plus prophète en cette Mecque du cinéma que ses confrères de plume, il en repartira en 1996, fort d’une cave garnie des plus grands crus.
Dès lors, il décide de ne plus se consacrer qu’à l’écriture. Juste avant l’épisode hollywoodien et le succès du recueil de nouvelles Légendes d’automne, Harrison avait publié huit ouvrages et, dans les premiers temps, surtout de la poésie, Plain-chant (1965) et Lointains et Ghazals (1971). Par la suite, les grands cycles romanesques alterneront avec la publication de recueils recelant, en général, trois ou quatre no velas.
En 1979, Légendes d’automne lui apporte la reconnaissance. Et une certaine aisance matérielle. Entre la sortie du recueil et celle de Dalva s’écoule une dizaine d’années. Au cours de cette période, Harrison publiera les romans Sorcier (1981) et Faux soleil (1984) sans oublier un recueil de poésie. Dalva paraît en 1988. Un an plus tard, il adapte sa nouvelle, Une vengeance, que Tony Scott porte à l’écran. Cette année marque la sortie de l’hymne poétique et panthéiste Théorie et pratique des rivières.
En 1992, il fait subir le même traitement cinématographique à son roman lycanthrope Wolf. Dès lors, les livres s’enchaînent. Après la chronique sportive, Big Jim est aussi critique gastronomique, témoin Les aventures d’un gourmand vagabond (2001). Il glisse ses mémoires, En marge (2002) et, dans l’intervalle, recueils poétiques et ensembles de nouvelles, La femme aux lucioles, Julip, En route vers l’ouest, Les jeux de la Nuit. Paru en 1987, Dalva connaîtra une suite qu’Harrison achève onze ans plus tard : La route du retour.
« Les mots ont des ailes ou n’en ont pas », prétendait Neruda. Les mots rugueux restent collés au papier, à la table. À la terre. Dalva est un mot ailé. Dalva, pas vraiment un prénom typically midwest puisqu’elle est née et a grandi dans le Nebraska. En est partie mais va y retourner. Quand ça ? Après qu’on l’aura menacé de mort à la suite d’une sordide histoire de viol commis sur un gamin. Une habitude atavique dans la famille de Dalva que d’apporter protection aux plus faibles. L’arrière-grand-père et tous ceux de sa parentèle ont fait preuve d’une noble bienveillance à l’égard du peuple sioux. Depuis leur ranch du Nebraska où ils ont tenté de vivre leur rêve d’Amérique en rejetant le manichéisme puritain qui a conduit au cauchemar amérindien. C’est cette histoire. En plus de celle du génocide indien.
Histoire pastorale et familiale autant qu’hymne des grands espaces, éloge du retour à la nature. Ou plutôt les carnets intimes tenus par les différents personnages. Dalva va user des ailes de son nom pour quitter Santa Monica, où jusqu’ici elle résidait, pour fuir vers le ranch familial et renouer avec son passé. Chez Harrison, les voyages servent de reconstruction permanente autant que romanesque. Aller de l’avant pour mieux basculer vers l’ellipse et le feed-back. Le passé pèse souvent de tout son poids d’âmes mortes.
Dalva : un nom qui sonne bien. Du côté de sa vie, en revanche, ça trébuche. Un enfant plus ou moins abandonné, un amour de jeunesse qui dans son cœur ne se résout pas à vieillir. Un sacré personnage, Dalva, auquel on s’attache dès les premières lignes. Un prénom né dans un titre de samba. Quand les derniers souffles de la poésie insufflée par les Indiens natifs couchaient l’herbe de la prairie, quand les antiennes paraboliques de la culture amérindienne faisaient frémir les grandes forêts sous leur mystère. Quand les mots étaient encore au Nebraska, ailés ou rugueux. Dans cet état, des choses il s’en est passé. Depuis que les premiers chariots ont fait tache au milieu de la sauge sauvage et des loups des steppes du pays sioux.
Dalva c’est aussi le grand roman de Jim Harrison qui décrit une Amérique mythique depuis le génocide de la nation indienne jusqu’aux séquelles subies par les soldats revenus de la guerre du Vietnam. Et les choses ressassées et bien apprises, Harrison va nous montrer justement à quoi elles ont ressemblé.