Vassili GROSSMAN -Vie et destin
1962
« La mort d’un homme est une tragédie. La mort d’un million d’hommes est une statistique. » La formule est de Staline. Vassili Grossman y a souscrit. La terre d’Ukraine où il voit le jour, un 12 décembre 1905, n’en peut plus de plier sous le joug de la Russie impériale. Le peuple y endure le servage. La Révolution et le grand soir pour demain, le jeune Grossman y croit si fort qu’on peut dire qu’il est à la fois juif de naissance et d’une orthodoxie exemplaire à l’endroit de l’idéal bolchevique.
S’il a mené à bien des études d’ingénieur chimiste, l’écriture l’occupe déjà. En poste dans la région du Donbass, il noircit des carnets où il décrit notamment les rudes conditions auxquels étaient soumis les mineurs sous l’ancien régime. Sa véritable entrée en littérature, c’est à Maxime Gorki qu’il la doit, ancien anarchiste chantre du réalisme soviétique, intronisé par le maître Staline porte-drapeau. Gorki l’encourage à écrire si officiellement que les purges qui frappent plusieurs de ses contemporains ne l’atteindront jamais. Survient la guerre., En 1941, Vassili Grossman se porte volontaire pour le front, correspondant auprès de l’Armée rouge. Il ne se replie pas à l’arrière pour rédiger ses articles. C’est au contraire au plus féroce du combat qu’il entend rendre compte. À Stalingrad, il appréhende de plein fouet la peur et les atrocités de la bataille. Plus tard, il est le premier écrivain à pénétrer dans le camp d’extermination de Treblinka.
Le pouvoir l’a, entre-temps, chargé du recensement minutieux des exactions perpétrées lors de ce qu’on a appelé « la shoah par balles ». Le récit, poignant et précis, qu’il en tire : L’enfer de Treblinka, sera versé à titre de témoignage exceptionnel lors du procès de Nuremberg. La guerre dont il sortira auréolé du titre de héros de l’Union soviétique, il l’aura vécu comme un douloureux moment de bascule. Ses illusions s’y sont éreintées. Désormais, il écrit contre Staline et ce régime machine à broyer les individus. Il échappe d’extrême justesse au goulag. Staline est mort et la terreur se relâche. On lui interdit quand même toute nouvelle publication. Il en mourra. En 1964. De ça, au pire. Au mieux d’un cancer de l’estomac.
Vie et destin a beau avoir été achevé en 1962, il paraîtra vingt ans plus tard. À cette date, dès que Grossman en soumet lecture, le manuscrit est immédiatement confisqué. La police politique en efface la dernière trace. Les tissus encreurs de la machine à écrire ayant servi sont détruits. Les autres exemplaires tapuscrits brûlés. Mais l’histoire recèle des petits trésors d’ironie. En 1980, le faiseur de miracle n’est autre qu’Andreï Sakharov : il en détenait une version microfilmée. Vie et destin passe le rideau de fer et sera publié trois ans après L’Archipel du goulag dont il était pourtant le devancier.
Style, décors, époques et personnages foisonnent. Si, dans Guerre et Paix de Tolstoï, une fatalité de l’Histoire emporte idéaux et destins, grands ou minuscules, là c’est au contraire l’idéal et lui seul qui est en cause, un idéal qui viserait à imposer de force le bien suprême à l’humanité. Grossman fonde ses conclusions non sur une philosophie abstraite mais sur un romanesque d’expérience nourri au sein de ses fines observations journalistiques. Le journalisme peut, comme on sait, mener à tout à la condition d’en sortir. Lui, s’il en est bien sorti, reconnaissons que c’est tout sauf indemne. Correspondant de guerre à Stalingrad où le roman débute, s’enlise dans l’atroce à l’unisson de la soldatesque. Grossman a senti l’odeur du sang, des excréments, regardé des hommes tomber à ses pieds, s’écrouler sous la mitraille.
À maints égards Vie et destin vaut pour sa minutie à narrer les combats sans pour autant les parer des vertus en vigueur dans les récits épiques ordinaires. Vie et destin est une épopée militaire, celle de l’Armée rouge en lutte pour la liberté. Mais elle se double d’une analyse politique. Parce que les choses se troublent lorsque le lecteur se rend compte jusqu’à quel point, au plus âpre de la guerre, chaque soldat russe est soumis à absurde évaluation par tout un tas de commissaires politiques. Grossman réussit à marier le point de vue d’Orwell, celui de La ferme des animaux, à la grande fresque tolstoïenne. Mais la guerre concerne deux camps. Avant de nous montrer en quoi les deux régimes qui s’affrontent s’avèrent semblables, l’auteur prend le temps de s’intéresser au soldat allemand, aux forces souterraines de l’histoire qui l’ont conduit à recevoir la grêle des artilleurs de l’Armée rouge. Et les points de vue de se conjuguer en fonction de l’angle de tir. Ce n’est là qu’une des subtilités diégétiques du roman. C’est l’empathie, parti pris humaniste, qui fait mouche et parvient à faire tenir ces vies minuscules debout, ou bientôt titubantes, mais toujours bien vivantes devant nous, dans ce violent et absurde théâtre d’ombres où elles gesticulent.
À l’instar de Guerre et Paix, Vie et destin s’attache aussi bien à l’avant qu’à l’après. Pas un seul de ses personnages qui se heurtent à son sort d’esclave libre n’a voix au chapitre. Il faut accepter de se perdre, de s’immerger dans ce flot ballotté par le tumulte du destin et de l’arbitraire. Bientôt la guerre et son imposante puissance de malheur font place nette à une terreur moins héroïque et plus ordinaire. Un déni de liberté par temps calme. Témoin privilégié de ce qui a pu passer pour une victoire inattendue des Soviétiques à Stalingrad, l’auteur pousse son analyse. Mais parce que seule doit demeurer, envers et contre tout, la bonté d’un homme pour un autre, alors toutes ses mains qui chantent l’agonie sous le regard impérieux de la nature comme indifférente au carnage, ses mains-là, malgré tout, ne se desserrent pas.