Günter GRASS - Le tambour
1959
Des écrivains qui s’essayent à plusieurs postures idéologiques, leurs déclarations ont beau faire grand bruit sur le moment, plus tard on comprend qu’il ne s’agissait que de dépasser le silence. Plutôt que de s’adonner à ce style de cueillette, Grass préfère pour sa part éplucher les oignons. Et on aura tôt fait de saisir en quoi consiste l’épluchage en règle de ces peaux mémorielles qui, une fois superposées, constituent le passé d’une des voix les plus polémistes et imposantes de l’Allemagne littéraire de l’après-guerre.
Au passage, en finir au plus tôt avec ce surnom de « Céline allemand » abusivement accolé à certains aspects de son œuvre. Son nihilisme est palpable mais de la misanthropie acide de l’ermite de Meudon nulle trace. Grass s’est toujours engagé à gauche, moraliste furieusement antilibéral n’hésitant jamais à porter la contradiction, y compris à l’intérieur, dans son propre camp. Sur la scène politique allemande, ses nombreuses prises de position demeurent fameuses : en faveur de l’avortement, contre l’implantation des euromissiles et la réunification allemande…
La controverse, à son âge, ne l’effraie toujours pas. Car Günter Grass a dépassé les quatre-vingts ans. Sa naissance remonte au 16 octobre 1927. Ses parents tiennent une épicerie à Dantzig. Sa mère est kabouche, son père allemand. Günter s’engage à 17 ans dans la Waffen SS. Les atrocités perpétrées marqueront l’œuvre du sceau d’un profond scepticisme. Fait prisonnier par les forces américaines, il choisit de demeurer en Allemagne de l’Ouest où, après avoir suivi des études d’arts plastiques, il vivote de ses sculptures et de son travail de graveur.
À Paris, il découvre Saint-Germain, s’exalte pour le nouveau roman et les débats intellectuels qui électrisent les nuits de la ville lumière, croise le poète Paul Celan et achève Le Tambour. Sa vie bascule. Il passe soudainement de l’ombre en pleine lumière. Dès lors, son œuvre n’aura de cesse d’éclairer les zones nébuleuses de l’Allemagne.
Le Tambour rencontre un succès immédiat. L’adaptation cinématographique de Volker Schlöndorff (Palme d’or et Oscar du meilleur film étranger) accentuera vingt ans plus tard la résonance. Auparavant, Grass a publié un recueil poétique, Le journal des coquecigrues (1956), et écrit plusieurs pièces. Le théâtre, il y reviendra dès 1961, notamment avec Les méchants cuisiniers.
En parallèle, son œuvre romanesque s’étoffe. Le chat et la souris (1961), suivi deux ans plus tard par Les années du chien qui évoque les soubresauts de l’Allemagne de 1920 à 1955, et clôt la trilogie de Dantzig initiée avec Le Tambour. L’ironique et sans fard Anesthésie locale est publié en 1969. En 1977, l’écrivain fait paraître Le turbot et se risque du côté de la fable. Six ans plus tard, La ratte confirme l’empathie de l’auteur pour un genre qui lui autorise de belles saillies satiriques.
Plus près de nous, on lira Toute une histoire pour sa critique de la réunification. Avec un intérêt égal Mon siècle (1999), ensemble de textes brefs où il revisite les événements marquants du siècle dernier. Enfin, son autobiographie, Pelures d’oignon. Entre-temps, l’académie de Stockholm aura décerné son fameux prix à celui qu’à force d’espoirs déçus on avait surnommé l’éternel nobélisable.
Le tambour n’en finit pas de battre les styles et les genres. Pour trouver des maîtres chez celui qui profère n’en avoir aucun, hormis Alfred Döblin, il faut lorgner du côté de chez Laurence Sterne et de François Rabelais. Car ici le grotesque est roi. Avec le difforme, ils se condensent sous les traits du nain Oscar flanqué d’un chien, lui-même hideux à ne pas croire.
A sa sortie, certains n’ont retenu de l’ouvrage que les traits obscènes et ses tirades anticléricales. Les enjeux résident ailleurs. Par le prisme habile d’un regard enfantin, Oscar décide un temps de ne pas grandir, refusant ainsi d’adhérer au monde cataclysmique des adultes. De 1899 aux années cinquante, voici le grand roman picaresque d’une Allemagne qui marche en crabe, boite entre la honte des vaincus, la volonté commode d’enterrer le passé et une culpabilité difficile à assumer jusqu’au bout. Cette Allemagne oublieuse par défaut, Grass voudrait la forcer à regarder son passé bien en face et sans ciller. Seul l’art grotesque du clin d’œil obscène peut l’y aider.
Pour autant et c’est là que Le Tambour bat tous les genres, l’idée de génie du livre consiste à raconter la folie de l’histoire et des hommes à hauteur d’un gamin de trois pommes, au hasard de ses aventures, témoin escamoté sous les tables, les lits, les jupes. À l’humour noir et au grotesque succède donc, au gré des digressions et des ellipses, une galerie de tableaux tragiques permettant à l’auteur d’évoquer aussi bien le sort terrible fait aux réfugiés et aux populations déplacées par l’Armée rouge que l’extrême dénuement auquel le peuple allemand de l’après-guerre est tenu de survivre. C’est l’un des tours de force de cette œuvre absolue dont l’aspect satirique réussit à nous faire sourire quand déjà, l’instant d’après, avec un profond scepticisme, l’auteur pointe les septicémies de l’histoire, appuyant sur ses plaies avec la rigueur clinique d’un moraliste.
Et le tambour que le gamin ne quitte pas ? Il vous faut savoir qu’il est peint aux couleurs de la Pologne. Puisque toute l’histoire débute à Dantzig, région germanophone pas mécontente de la brutale annexion nazie. Dantzig que le gamin, Oscar personnage-avatar qui emprunte au bestiaire fantastique, mi-troll mi-simplet, va regarder basculer dans ce « nazisme ordinaire ». Dantzig tour à tour complice et victime, allégorie de l’Allemagne tout entière dont il s’agit bien ici de sonder la responsabilité et la mémoire collective. Le tambour demeure l’instrument rêvé pour marteler et battre le rappel tragique de cette histoire.