Francis Scott FITZGERALD - La fêlure
1936
1940. Quelque part à Hollywood. Francis Scott Fitzgerald traîne son ombre de scénariste en pleine débine. Plus du tout le « successfull literary man » de ces années folles quand, en 1919, L’envers du paradis, premier roman écrit le temps d’un été sous le feu de la jeunesse, l’avait imposé comme le porte-parole de cet âge si tonique du jazz et du gin. Scott est né en 1896 à Saint-Paul (Minnesota), une ville bien trop provinciale pour satisfaire ses aspirations démesurées à la reconnaissance. Il intègre Princeton, échoue aux portes de l’équipe de football, ce dont il ne se remettra jamais. Échoue tout court. Reste alors la gloire militaire, la traversée de la grande eau pour récolter son lot de médailles dans les tranchées de France. Mais alors que sa garnison s’apprête à embarquer, voilà l’Armistice signée. Dès lors, il ne reste plus qu’à écrire. Et, aussitôt, le succès qu’on sait.
Il y a longtemps que Louise Brooks et ses égéries, jupes et cheveux courts, ont été balayées par les vents mauvais de la Grande Dépression. Que sa femme Zelda paye au prix fort de la schizophrénie la note de leur vie de couple excentrique et sa frustration d’artiste contrariée. Longtemps que Scott a abandonné sa capacité d’espérer sur les petites routes menant au sanatorium de Zelda. 1940. Quelque part dans la ville de tous les rêves.
Oublié, Francis Scott Fitzgerald qui ne trouve plus aucun exemplaire de ses livres en librairie. Six ans plus tôt, en 1934, il a pourtant publié son meilleur roman. Un échec. Tendre est la nuit où s’exprime avec davantage de gravité cette fascination répulsive pour le monde des riches qu’il n’a cessé de dépeindre tout au long de son œuvre romanesque.
Dix ans plus tôt, il y avait eu Gatsby le magnifique. Et, à l’époque, pas un mois sans qu’une nouvelle ne soit achetée à prix d’or par le Saturday Evening Post, entre autres. Mais la carrière de Scott bascule dans un abîme. Tout s’achève dans l’indifférence. 1940. Quelque part à Hollywood. Le manuscrit du Dernier nabab reste inachevé. Et à la morgue Francis Scott Fitzgerald. Terrassé par une crise cardiaque.
C’est en feuilleton que paraît La fêlure, le texte le plus poignant de Scott Fitzgerald. Dans Esquire, journal où s’exposent volontiers les starlettes dénudées. Son rédacteur en chef commence à s’inquiéter du long silence radio d’un auteur qui lui doit encore des nouvelles. Or, ce dernier ne parvient plus à écrire. Mais l’autre d’insister pour avoir un manuscrit, une lettre, un article, quelque chose. Et Scott sommé d’écrire ce qu’il pourra sur le fait qu’il ne peut plus écrire. La fêlure s’apprête à paraître sous la forme éclatée d’un feuilleton. Poignante autofiction exposée en trois volets. Dans Esquire, donc. Fitzgerald a dû se dire, qu’après tout, l’endroit n’était pas mal choisi pour qu’à son tour il se mette à nu.
Le moins qu’on puisse dire c’est que La fêlure connut un accueil indifférent, glacial ou railleur, selon. Hemingway se montrant même à l’occasion d’une extrême sévérité envers les confessions sans fard d’un confrère brisé. Mieux vaut se référer au titre original, The crack-up, si l’on veut que ce craquement sec de l’âme entre en pleine résonance. The crack-up, l’écho le plus touchant de l’échec, où s’écoute le fracas d’un soleil qui depuis longtemps s’est éteint. « Toute vie est bien entendu un processus de démolition. » Entrée en matière à cent lieues des histoires sophistiquées et glamour des premières œuvres de l’auteur.
Exit l’exubérance artificielle des jeunes gens trompant l’ennui et leur jeunesse en épuisant leurs forces vitales dans les frasques too much de la vie d’hôtel. Plus question d’étaler les grandes blondes à dents blanches et les gominés. Les virées noctambules d’Américains excentriques et un peu trop éclatants de santé du côté de Juan-les-Pins ou du Cap d’Antibes ont définitivement cédé le pas à une lente descente sur Mulholland Drive. C’est dans sa boîte crânienne que Fitzgerald fait désormais la saison.
Dans La fêlure, l’insomnie est à l’œuvre. La nuit est tout sauf tendre dès lors que la perte du sommeil dispense cette lumière lucide, cette acuité acide que chacun redoute. L’histoire a la sincérité douloureuse d’une autofiction totale. Le ton est souvent ironique. Fitzgerald, jusqu’alors sans égal pour capter l’air du temps et préciser les atmosphères, passé maître dans l’art subtil de doubler ses histoires mondaines d’un sous-texte moraliste, accepte de faire de l’obscurité dans laquelle sa vie n’a de cesse de s’enfoncer, sa matière romanesque.
Fitzgerald énumère avec pudeur les causes de sa déchéance. Par instant, la vanité et l’orgueil des débuts pointent, mais l’élégance sous-tend trop l’ensemble pour que la complaisance ne reprenne le dessus. En perdant le sommeil, Scott a appris à tomber le masque. « Dans la nuit véritablement noire de l’âme, il est toujours, jour après jour, trois heures du matin. » Dans un ultime sursaut, il n’a plus qu’à nous convier à ce poignant tête-à-tête avec sa propre faillite.
Et si, dans La fêlure, l’insomnie est bien à l’œuvre, cette fois nul espoir de retrouver le temps perdu. Celui qui reste est déjà compté. Aussi Scott se garde-t-il de toute envolée lyrique. Son écriture se fait aussi blanche que sa nuit. Tout son art est là. Dans cette touche de désastre.