James ELLROY - Le Dahlia noir
1987
Son premier roman, Brown’s Requiem (1981), James Ellroy de son vrai nom Lee Earle Roy, né le 4 mars 1948, l’a écrit debout. Une histoire à ne pas coucher dehors, celle d’un caddie de golf amateur de musique classique. Où quand Ellroy tire parti de sa propre expérience. On parle de ce qu’on aime, ou pas. Parce qu’on ne le connaît que trop bien. Caddie, donc, il l’a été. Inconditionnel de Beethoven, aussi, entre autres grands maîtres classiques. Il l’est toujours.
Avant d’écrire, Ellroy a roulé sa bosse. Son parcours, jusqu’à parution de son premier roman, n’aura été qu’une suite chaotique de cabossages. Lire Ma part d’ombre, manière déglinguée d’autobiographie pour saisir le vertige d’une chute. Jeunesse sur la corde raide. Alcoolisme. Drogues. L’expression hurlée d’un mal-être. Délinquance. Comme si un événement tragique le précipitait au bord du précipice. Comme si le jeune Ellroy s’était passé à tabac. Méthodiquement.
Le masochisme appliqué à soi-même en tant que questionnement douloureux. Parce que la seule réponse qui vaille manque cruellement. Pourquoi le corps d’une mère est-il retrouvé un matin dans un terrain vague ? Affreusement mutilé. Pourquoi dès lors votre existence menace-t-elle de n’être plus qu’une lèpre ? Un tas de charades pour écroués. Une grille de morts croisées. La mère d’abord. Le père ensuite. La sienne, enfin, imminente, à force de s’écrouler dans tous ces motels miteux, rats, cafards, amphétamines sur des draps qui ont à peine le temps de refroidir…
Ellroy se remet donc debout pour écrire Brown s Requiem. Suivront bientôt d’autres romans. Noirs. Et même plus encore. Écrits pleins de fièvre dans la position d’un tireur couché. Naît la légende du snipper de La trilogie Lloyd Hopkins et d’Un tueur sur la route. Autant de livres tirés d’un mirage, entre halo trouble venu du désert et lumières trop crues du Los Angeles des années cinquante à nos jours. Autant de balles perdues dont l’écho perdure le temps de revisiter l’envers du décor de l’histoire américaine.
1988. Marre de Lloyd Hopkins, héros en cours de la future trilogie éponyme. Ellroy se sent prêt à affronter ses démons. Stylo bille en tête. Et donc l’affaire du Dahlia noir. Soit le meurtre le plus atroce survenu dans l’immédiat après-guerre à L. A. Il veut s’emparer du sujet avant qu’un autre ne le fasse. D’autant qu’il connaît l’histoire par cœur. « C’était comme un shaker de Martini dans mon cerveau. » Son agent littéraire lui fait une proposition pour trois volumes faisant suite au Dahlia noir. Ce sera son Quatuor de Los Angeles. Et la reconnaissance mondiale. Le Maccarthysme abordé dans Le grand Nulle part ; les tabloïds et l’industrie cinématographique pervertie jusqu’à l’émoi originel dans L. A. Confidential ; et puis le difficile, urgent et télégraphique White Jazz où les thèmes se condensent en un fog suffocant. Depuis, entre ses activités de scénariste, Ellroy s’est consacré à sa nouvelle trilogie Underworld USA.
« Ce que j’ai découvert avec la mort de ma mère, c’est qu’il y avait un deuxième Los Angeles, rempli de voyeurs, rôdeurs, pédérastes, michetons, renifleurs de petites culottes, tafioles et maquereaux et j’ai acquis un savoir quasi divin pour un gamin de dix ans. En deux mots, le monde dont les adultes vous parlent, n’est pas le vrai. Il y en a un second, beaucoup plus sombre et plus riche, aux motivations plus profondes, qui existe simultanément au monde extérieur. » Le Dahlia noir ou l’histoire d’une chronique policière minutieuse, rue par rue, motels retournés, banquettes en skaï et plumards crasseux. Ce L. A. -là y est entièrement reconstitué. Chronique hallucinée, histoire d’un crime ignoble. Dans un terrain vague, on retrouve le corps nu et sectionné en deux d’une impétrante starlette de cinéma. Son nom ? Betty Short.
Et pourquoi donc le Dahlia noir ? Parce que d’abord le Dahlia bleu. Une « série B ». Et parce que l’infortunée Betty Short a une vague ressemblance avec Veronika Lake, actrice héroïne de ce film. Pour arriver à ce terrain vague, le lecteur aura traversé L. A. en tout sens, périple aussi vaste que le roman est ample par ses thèmes traités, ses innombrables personnages disséqués. Et c’est à la suite de tout ce que peut compter le LAPD d’agents en uniformes ou mauvais costards qu’on va s’y perdre. Cette ruche regroupe les services de police de la cité des anges déchus depuis une paye. Mœurs douteuses, corruptions en tout genre, violence effroyable, dérives racistes, collusions politico-mafieuses sont visitées par l’auteur avec l’unique souci du détail qui, s’il sait faire moche, fait mouche.
Le tour de force de ce roman, c’est d’être aussi foisonnant et documenté, tout en faisant en sorte que ça ne se voit pas. Pour commencer, l’entomologiste Ellroy nous fait comprendre comment, au sein de la ruche LAPD, nombreux sont les bourdons qui entendent récolter le miel à leur seul profit. Derrière le vernis revendiqué d’un ordre brutal et pseudo-moral, la police apparaît perverse. Mais le Dahlia noir, c’est aussi l’histoire d’une rencontre. De boxe d’abord. Entre le feu et la glace. Deux flics et au milieu d’eux une femme mystérieuse et glaciale, personnification du désir.
Mr Feu, c’est le surnom du sergent Lee Blanchard. Mr Glace celui de l’agent Bucky Bleichert. Le premier s’épuise à chasser des fantômes, le second voudrait les tenir en garde. Au début, quelques rounds d’observation. Au milieu, la possibilité d’un idéal féminin autour de quoi tournent nos deux bourdons. Mais les histoires d’amour, avec en toile de fond la violence et le capitalisme sauvage de LA, ne sont pas simples. D’autant qu’une autre femme avance son ombre portée de raclure mondaine. Dès lors, l’affaire Betty Short, Dahlia petite fleur bleu et noire dont on ne tarde pas à comprendre qu’elle ne faisait pas sa rosière, vire pour tous à l’obsession.