Jean ECHENOZ - L’occupation des sols
1988
Dans son deuxième roman, Cherokee, autant qu’on le sache, il n’est pas question d’un véhicule tout-terrain, c’est heureux, mais d’un perroquet. Peut-être celui de La Félicité de Flaubert. On pressent qu’il a pu, aussi, naître d’un roman d’aventures de Stevenson. Jean Echenoz, lui, est apparu sur la scène littéraire vers le milieu des années quatre-vingts du siècle dernier. Il s’en trouvait alors du beau monde pour annoncer la mort imminente du roman. Et voilà Echenoz, son style, bientôt une esthétique. Pas encore une morale. Une méthode, allez.
À cette époque, il résidait au quatrième étage d’un immeuble de Belleville. Sur le palier, une bibliothèque. Exilés-là, les livres qu’il n’avait pu caser dans son appartement. En 1989, on lisait dans Libération : « Jean Echenoz, né le 4 août 1946 à Valenciennes. Études de chimie organique à Lille. Études de contrebasse à Metz. Assez bon nageur. » Bon nageur, peut-être. Pour le reste, il s’agirait d’un faux volontaire non démenti. Echenoz est bien né Jean un 26 décembre 1947. À Orange. Il découvre la littérature à sept ans avec Ubu roi. Entame plus tard des études de sociologie et publie son premier roman en 1979 : Le méridien de Greenwich. 400 exemplaires vendus la première année. Aujourd’hui, les librairies sont mieux achalandées. Nul ne trouvera à s’en plaindre. Surtout pas nous. Encore moins les Éditions de Minuit auxquelles il est demeuré fidèle.
Il écrit d’abord des romans policiers, d’espionnage et sentimentaux qui n’en sont pas. Jolies choses décalées. Par exemple, il écrit ça : « Comme tout avait brûlé – la mère, les meubles et les photographies de la mère –, pour Fabre et le fils Paul c’était tout de suite beaucoup d’ouvrage : toute cette cendre et ce deuil, déménager, courir se refaire dans les grandes surfaces. » L’incipit de l’Occupation des sols.
L’Occupation des sols : son quatrième roman. Son premier Le méridien de Greenwich (1979), le second Cherokee (1983), et le troisième L’équipée malaise (1986). Et de passer à Lac, son cinquième, pour noter que ces livres constituent la première période de l’écrivain. Cherokee se peut lire comme un hommage au roman policier. Soit pour raccourcir un peu, Echenoz ami de Jean-Patrick Manchette, lecteur de Dashiell Hammet et de Chester Himes, pour ne citer que ceux-là. Ainsi L’équipée malaise, élégant tribut à Stevenson. Et Lac, roman d’espionnage passé à la moulinette, grain finement moulu, épure de moyens et envol de style en retenue où la vie, la sienne, la nôtre, trouve à s’immiscer entre les lignes.
La seconde période s’ouvre avec Nous trois (1992), se poursuit avec Les Grandes blondes (1995), Un an (1997), et enfin Je m’en vais (1999), univers puzzle en relief et mise en miroir minimaliste. À l’heure d’écrire ces lignes, Courir et Des éclairs poursuivent la nouvelle voie biographique explorée par l’auteur depuis Jérôme Lindon et Ravel, romans inégalés pour saisir leurs époques.
Nous aurions pu choisir Courir, Lac, Je m’en vais ou Les Grandes blondes. Pourquoi L’Occupation des sols, vingt pages à peine ? Parce qu’elles explorent, avec une perfection maniaque, embusquée sous les dehors de la désinvolture, le chemin de la peine comme jamais lu avant, sauf peut-être chez Bove, Audiberti et Vian. Un style. Une syntaxe de précision, celle d’un grammairien-horloger au phrasé souple et jazz qui joue avec force hologrammes poétiques, s’autorise des envolées telles que : « Il suffit d’un objet pour enclencher une chaîne, il s’en trouve un toujours qui scelle ce qui le précède, colore ce qui va suivre – au pochoir ainsi, l’avis du permis de construire. »
Au lecteur de surfer sur les risées fugitives d’un monde qui va et vient, qui arrive. En deux phrases, Echenoz nous le fait percevoir. Et déjà il n’est plus. « Dès lors c’est très rapide, quelqu’un sans doute ayant vendu son âme avec l’espace, il y a le trou. » Une béance aussi vertigineuse que la perte. L’histoire d’un homme et de son fils qui n’ont de cesse de ressasser la seule image qu’ils ont encore, l’un de son épouse, l’autre de sa mère. Une image peinte sur le mur d’un immeuble parisien promis à la rénovation. Une image publicitaire où, sur quinze mètres de robe bleue, elle les regarde de haut, père et fils, tendant un flacon de parfum. Sans cette image, son souvenir, et avec lui celui de la douleur et de l’amour, s’effacera-t-il de soi ?
Question posée sur fond de cocasserie. La réponse ne tarde pas à suivre, énoncée comme suit : notre époque tend à se jouer devant nous comme un spectacle. Celui de nos moindres sentiments. La mort s’y met en scène, se donne à voir, le temps imparti, et puis chacun passe à autre chose. Bientôt un chantier. Des hommes casqués de jaune vont pelleter le tout, aidés de bulldozers. L’image, seul souvenir de la défunte, ils vont l’enclore entre deux immeubles neufs. « Les étages burent Sylvie comme une marée. » Mais on a beau l’escamoter à la vue du tout passant, la douleur ne veut pas en démordre. Le mur se lézarde. « Sylvie luttait cependant contre son effacement personnel, bravant l’érosion éolienne de toute la force de ses deux dimensions. » Le père et le fils décident d’emménager dans l’appartement témoin du nouvel immeuble pour dormir contre le sourire de l’image murale « suspendu à ses lèvres comme dans un hamac. »
L’Occupation des sols, grand petit roman cocasse, au désinvolte aussi survolté que l’invention narrative et le style qui le portent. Soit le POS de l’impossible deuil amoureux sur quoi une langue, raffinée et précise, court sans désemparer. L’architecture « Le Corbusienne » de la mémoire amoureuse. Un chef-d’œuvre de modestie.