Marguerite DURAS - Le ravissement de Lol V Stein
1964
On ne fera jamais le tour de celle qui a contribué au renouvellement du roman français. On pourrait aussi bien évoquer la façon dont elle a secoué les conventions théâtrales avec Savannah Bay et Des journées entières dans les arbres. Au cinéma, la même géniale bousculade. India song peut paraître ardu. Effet de serre, certes, mais ça tient encore en l’air. Et ses dialogues. Ceux d’Hiroshima mon amour, d’Alain Resnais, truffés d’audacieuses expérimentations.
Mais c’est une œuvre littéraire gigantesque à entrées multiples qui commence dès 1943 par Les impudents et s’achève dans l’épuisement, en 1995, avec C’est tout. Un peu triste de finir comme ça. Duras, après avoir dicté ses vues au nouveau roman ne peut plus écrire. La boisson l’aura fanée à ne pas croire, Marguerite. Elle a bu l’eau du Gange. Abusé des mélanges. Alors, elle dicte ses textes à son dernier compagnon, un jeune admirateur, Yann Lemée, rebaptisé Yann Andréa. Son dernier amour.
L’amour, elle s’y sera consumée. Avant Yann, le journaliste Gérard Jarlot. Avant Jarlot, Dyonis Mascolo devenu son amant alors qu’elle vivait encore avec Robert Antelme, poète résistant auteur de L’Espèce humaine, que Mascolo ira même sortir de Dachau. Cette époque se retrouve dans La douleur (1985). L’amour et ses eaux troubles. À voir ce qu’elle y a vu, plus envie de s’y baigner.
Marguerite si peu plante à fleurs jaune et blanche, sans vouloir l’expliquer par l’engrais, précisons quand même qu’elle est née Marie. En Indochine. Qu’avant d’être Duras, elle fut Donadieu. Ses parents, partis là-bas pour chercher la fortune et sortis ruinés de l’aventure, épisode dont elle retirera de quoi nourrir les thèmes (absence, solitude, déchéance) de sa période dite asiatique (Un barrage contre le Pacifique, L’amant).
Du théâtre. Mais des romans, surtout. D’abord Les impudents en 1943. Puis La Vie tranquille (1944). Un barrage contre le Pacifique (1950) rate de peu le Goncourt. Le Marin de Gibraltar (1952), Les Petits Chevaux de Tarquinia (1953), Le Square (1955), Moderato Cantabile (1958), Dix heures et demie du soir en été (1960). Un cheminement romanesque assorti de plusieurs compagnonnages avec Plon, Gallimard, Minuit.
Et puis en 1964, Le Ravissement de Lol V. Stein. Ensuite, et pour éviter que l’énumération ne vire au catalogue, Le Vice-consul (1966), L’Amante anglaise (1967). Une ellipse. Et viennent L’Homme atlantique (1982), puis L’Amant (1984), Goncourt et succès mondial. Enfin La Douleur (1985), La Pute de la côte normande (1986), L’Amant de la Chine du Nord (1991) et puis C’est tout (1995).
L’histoire de tout ce qui aurait pu être et n’a pas été. Un mariage. Une scène de bal. Lol Von Stein au bras de Michael Richardson, fiancés. À la fin du bal, la terrible vérité se fait jour. L’homme l’a quittée pendu au cou d’une autre. Lol n’a rien vu venir. Comment aurait-elle su ?
S’ensuit une longue période de prostration, huis clos mutique qui jette un voile dépressif sur la victime de l’inconduite monstrueuse. Où est-il donc celui-là dont l’absence creuse la douleur au cœur de Lol ? Nulle part et partout. Alors détruire, se dit-elle. Dans le silence, sa souffrance. Mais qu’est-ce à dire une souffrance sans sujet puisque cette histoire n’est qu’un mirage.
Et puis la dépression cesse. Aussi brusquement qu’elle avait commencé. Lol quitte sa chambre des morts. Une nuit elle sort, cherchant un point de chute dans sa ligne de fuite et tombe d’emblée sur Jean Bedford, seul passant disponible qui s’engouffre comme le vent là où il trouve du champ libre. Lol se retrouve mariée sans l’avoir voulu. Jean Bedford lui donne des enfants, une vie neuve dans une autre ville. Une vie qu’elle s’attache à ordonnancer. Pourtant si Lol reprend ses airs de reine, elle reste toujours cette plage abandonnée. Sa douleur cet endroit où elle aime retourner chaque fois.
Lorsque la promotion de Jean Bedford provoque le retour de Lol sur les lieux de la trahison commise par Michael Richardson, Lol troque subitement ses habitudes pour épuiser son temps en de longues promenades. Elle réécrit la ville de son enfance et ses alentours, et prend un plaisir sadique à retrouver l’écho de la voix de celui qui l’a blessée. Cet endroit autour de quoi elle tourne, feignant de croire sous ses airs de sirène que seul le vent l’y mène, c’est cette plage abandonnée. Où elle retrouve son double inconsolable.
Au tiers du roman, on comprend que toute l’histoire nous est racontée par un homme. Qui aime Lol. C’est tout le travail de l’écrivain que métaphorise ici Duras : quand on a commencé de bâtir une histoire avec les faux-semblants de la vérité, il y a encore tout le reste, ce qu’il convient d’inventer.
Écrire, semble-t-elle nous dire, n’est-ce pas justement remédier à la pénurie des faits de nos vies ? Écrire consisterait à combler les blancs. Bien sûr, on retrouve ici plusieurs des grands thèmes durassiens : la solitude, la quête de l’amour perdu. S’opère ainsi une certaine intertextualité. Sauf qu’ici la parole envahit moins le champ. Durassien est bien le ravissement de Lol V. Stein, mais moins « duraille » par sa fluidité. Si contemplation intérieure du désastre et ressassement mental il y a bien, Lol, pas vraiment lot of laugh on l’aura compris, se fait tout un petit cinéma de voyeuse face à l’écran où se joue la vie fantasmée des autres. Pas pour rien que tout ce qui a trait à son quotidien s’écrit au passé. Cependant que son obsession se ressasse toujours présentement.