Chitra Banerjee DIVAKARUNI - La maîtresse des épices
1997
« Il faut trois vies pour connaître l’Inde », rappelle un proverbe local. Si on lance ces noms : Swarup Vikas, Seth Vikram, Githa Hariharan, Anita Nair, Rohinston Mistry, Jhumpa Lahiri, Amitav Ghosh, Sashi Deshpande, Kamala Markandaya, il est bien possible qu’ils ne vous disent rien, car de l’Inde et depuis à peine deux décennies, on a parfois juste retenu Bollywood et peut-être les fabuleux ballets de danse classique, seuls à même d’évoquer le paysage culturel de ce vaste pays de poètes et de lettrés, et tout cela, hélas, à grands renforts de clichés, exotiques souvent.
Voici les rues grouillantes, ça et là encombrées par quelques vaches sacrées paissant, inamovibles, au milieu d’immondices ; kitsch encore, voilà votre lot de comédies musicales au rococo toc made in Bombay. Poésie, donc. Calcutta a eu son Gœthe, le bengali Tagore. Lettres enfin. L’Inde peut s’enorgueillir d’un immense vivier littéraire où fraye un tas de solides romanciers, de romancières surtout, dont on aurait grand tort de croire que leur domaine d’expression se limite à l’anglais, langue du colonisateur. Faut-il le rappeler, l’essentiel des productions s’écrit toujours dans l’une ou l’autre des vingt-et-une grandes langues régionales. Bengali, Tamoul, Ourdou, ou Télougou, pour ne citer que celles-là. Il faudrait bien trois vies pour connaître l’Inde littéraire d’aujourd’hui.
Madame Banerjee Divakaruni a été bercée toute sa jeunesse par le Mahâbhârata, et le Ramayana deux grandes sagas mystico-épiques, les plus anciennes épopées indiennes. Petite, ses grands-parents lui contaient ces histoires : sa vocation d’écrivaine a pu naître alors. Ce qui devait par ailleurs la marquer, c’est le peu de place laissé aux sentiments féminins. Et donc le manque flagrant, essentiellement dû au contexte de l’époque, de la plus élémentaire psychologie à leur endroit, ces dernières étant ravalées à des rôles purement décoratifs. À toutes ces femmes, son œuvre donnera une voix. L’auteure a grandi à Calcutta, ville du cinéaste Satyajit Ray, d’où elle est partie en 1976, âgée de dix-neuf ans, pour rejoindre Houston, aux États-Unis. En 2010, elle y enseignait toujours l’écriture.
Avant l’enseignement et la possibilité de vivre de sa plume, Chitra Banerjee Divakaruni a travaillé dans une boulangerie, joué les nurses, nettoyé des instruments scientifiques dans un laboratoire, vécu dans plusieurs états du Middle West, en Ohio et en Illinois. Elle a passé à ce jour la majeure partie de sa vie en Californie du Nord, s’est mariée, a donné naissance à deux enfants et malgré tout cela, a su dégager du temps pour écrire de la poésie, des livres jeunesse, des recueils de nouvelles et, bien sûr, des romans. Parmi tous ses titres citons La maîtresse des épices, Ma sœur mon amour, Mariage arrangé, La reine des rêves, Le porteur de conque, Le palais des illusions et La liane du désir.
Chitra Banerjee Divakaruni a débuté par la rime. Aussi, rien d’étonnant à ce que la magie qui opère dès son premier livre relève d’un savant et savoureux mélange de prose et de poésie. Une prose acre pour coller au plus près, décrire les petits malheurs quotidiens des habitants d’un quartier d’Oakland, Californie. La magie poétique des épices pour tenter d’apaiser les maux qui accablent celles et ceux qui fréquentent son épicerie. Un lieu unique au monde. Endroit clos sur un univers de conte. Peut-on parler de réalisme magique ? Chitra Banerjee Divakaruni, dont le sens de la dérision et l’humour saupoudrent constamment les récits, n’est pas romancière à donner dans la « chick lit »(nouveau genre littéraire ultraléger, prétexte à considérations sociétales écrit par et à l’usage des femmes) en sari.
D’ailleurs, les clients de Tilo traînent à leur suite le boulet pesant de leurs tracas. Problèmes de cœur, familiaux, professionnels, soucis ancrés dans une réalité autrement plus rude. Celle de l’émigration, douloureuse question traitée par la bande mais creusée en sous-texte avec subtilité. Avec la misère, son funeste corollaire où la plupart de ces déracinés s’enracinent faute de mieux. L’existence s’avère un long et pénible voyage au cours duquel les cœurs s’écorchent, et de battre souvent s’arrêtent. S’assèchent à force. S’emballent aussi. Leurs vies, pour tous ceux-là, rien qu’une lèpre. Des destins mal fichus.
La seule thérapeute, non pas une sorte de gourou, surtout pas, encore moins une de ces accoucheuses d’âme dont le divan vaudrait uniquement pour ses attraits exotiques, la seule en mesure de leur prescrire du réconfort, c’est Tilo. Guérisseuse d’âmes mortes ou sur le point de céder. Maîtresse dans l’art ancestral des épices. Qui tient son précieux savoir de « Première Mère » , savoir reçu d’icelle sur une île secrète de l’Inde au prix d’une obéissance sans faille à des règles très strictes. Tilo, parfaite incarnation du service et du dévouement. Elle possède le don de faire chanter les épices. L’auteure, celui de recoudre les attentes, de retisser l’espoir par la grâce ensorceleuse d’un style simple, limpide.
L’humble et modeste Tilo pratique les mélanges et les incantations, se met pour chacune et chacun en quête de l’épice-racine, la seule capable de restaurer l’équilibre du corps et de l’âme. Une âme à saisir dans sa complexité. Un cœur simple, Tilo, prête à violer un à un les interdits jusqu’à remettre ses pouvoirs si spéciaux en cause. Et d’avoir bientôt à choisir entre la puissance secrète de sa magie – qui lui confère un statut au sein de sa communauté – et l’amour qu’elle éprouve pour un américain ordinaire. Comprendre la symbolique, simple on en convient, mais voir par quel biais romanesque on y arrive. Vous dire que la prose de Chitra Banerjee Divakaruni est parfumée de mille saveurs relève du cliché. Ce conte moderne se déguste pourtant au sens culinaire du terme.