Don DELILLO - Americana
1971
Le meilleur livre sur le sujet du « onze septembre », c’est à Don DeLillo qu’on le doit. Ce roman, L’homme qui tombe, publié en 2007, propose à bonne distance la juste exploration des dégâts intimes provoqués par la violence sourde des attentats. DeLillo croise ces regards-là, doublant son propos d’une analyse pertinente sur les motivations terroristes. Cette fois, il s’agissait moins pour l’auteur – né en 1936 dans le quartier new-yorkais du Bronx d’une famille d’origine italienne – de recréer vastement le pire des mondes, celui de Libra (1988), celui encore plus détraqué d’Outremonde (1997), près de neuf cents pages tout de même, Outremonde et sa version panoramique avec vue plongeante sur l’histoire de cette Americana que peuplent des âmes égarées. L’Outremonde, de DeLillo, autrement plus prégnant que l’Underworld USA d’Ellroy pour ce qu’il permet de voir et d’entendre du gigantesque espace de solitudes où s’étalent à perte de vue tous les héritages indivis qui fondent le patrimoine d’une nation.
Le plus interpellant, c’est de ressentir à la relecture de ses romans antérieurs, Joueurs notamment, dans quelle mesure l’écrivain avait anticipé ce pire à venir. Dans cette époque plongée au cœur du grand chaos médiatique où le monde s’autoréférence en permanence, Don DeLillo préfère fouiller les cendres et les dernières bribes audibles de la mémoire avant que le bruit de fond général ne la parasite. À la suite de Thomas Pynchon, DeLillo est en cela l’un des papes du roman postmoderne. Aujourd’hui, il vit dans l’upper east side new-yorkais et vient tout récemment de publier Point Oméga (2010), inscrit dans cette ambitieuse démarche artistique, interminable quête cérébrale et vibrante vers le pôle de convergence de l’évolution.
À l’université jésuite où il avoue lui-même ne pas avoir étudié grand-chose, Don DeLillo opte pour un cursus en « Arts de la Communication ». À l’époque de ce qu’il nomme lui-même « son âge d’or de la lecture », il dévore de la fiction, écoute du jazz en boucle – plus particulièrement Monk, Bird, Coltrane et Mingus – hante les salles obscures, s’émerveille devant Kurosawa, Antonioni, Bergman, commence à écrire, cherche un job dans l’édition. En vain. Ce sera la publicité. Mais ses premières nouvelles sont publiées. Alors il plaque son boulot vers 1964.
En 1971, paraît Americana. A partir de ce moment, Don DeLillo devient un écrivain d’importance, ce qui signifie, tient-il à préciser, « que très peu de gens me lisaient ». Trop modeste. Il n’empêche que c’est aujourd’hui un lectorat mondial qui guette fiévreusement l’annonce de chaque nouvelle parution. Outre les romans déjà évoqués, de lui on lira Chiens Galeux, Bruits de fond, Mao II et Body art.
L’errance demeure le thème fondateur des grands espaces littéraires américains. Mais chez Don DeLillo, à chaque livre suffit son petit détournement de genre. Americana débute donc par une chronique acide et circonstanciée du microcosme de la télé américaine des années soixante-dix. La première partie du livre nous permet de suivre les frasques sentimentales du jeune narrateur, David Bell. Elles masquent un vide, à la fois professionnel et existentiel. Le roman bascule alors peu à peu dans un road movie inattendu qui prendra la forme d’une mise en abîme sur fond de questionnement angoissant.
Ce David Bell, beau gosse séduisant, a épousé une jolie fille de la bonne société dont il divorcera sans trop de peine. Au début, nous voici immergés dans la petite bulle sophistiquée de New York. La chronique prend donc un tour stylistique à l’unisson du sujet traité. Cette ville en plein concours hippie chic préfigure déjà les yuppies décadents à suivre, petit monde de la télé où Bell passe son temps à ne rien faire. Univers en gestation sur le point de se défaire de ses dernières réticences d’ordre moral.
Le passage de l’acide chronique new-yorkaise, celle que revisitera Jay Mclnerney, par exemple, bascule au moment où il s’agit moins d’aller filmer des Indiens en Arizona que d’entamer une traversée vertigineuse des grandes solitudes de l’Amérique, de toutes les Amériques, cet agrégat de petits pays éclatés où cohabitent en feignant de s’ignorer une somme d’individus accrochés à leurs angoisses. Americana devient dès lors cette masse d’archétypes croisés de manière frontale pour être aussitôt largués au bord de la route. Une foule de névroses, dont la rencontre va nous marquer intensément. Mais sur l’instant, seulement. Car, sous l’effet d’un curieux maléfice, leur présence ne tarde pas à s’effacer de la mémoire du lecteur, chacun d’eux permettant dès lors d’incarner, à chaque fois et de manière saisissante, un visage possible de l’oubli.
Le sens et le but du voyage n’ont ici aucune importance. Seule compte l’identité du pèlerin enfouie dans l’errance. C’est bien une bande inversée de la béatitude beatnik que scande dans un style magnétique le chant des pistes de DeLillo. Là où le mythe de l’Ouest, de la conquête de soi, n’a plus grand-chose à offrir que la lente désolation du monde.