Julio CORTÁZAR - Marelle
1963
Ceux qui le vénèrent présentent Julio Cortázar comme une énigme. Son décès, durant l’hiver 1984, demeure enveloppé d’interrogations. Il aurait été dévasté par le virus du sida, ou par une leucémie, c’est selon, victime d’un sang contaminé, dans tous les cas. Pour ce qui touche à sa personnalité, ses amis dissuadent quiconque d’extrapoler et assurent qu’il n’y a pas à chercher trop loin puisque l’essentiel se situe dans ses livres.
Né sous un bombardement en 1914 à Bruxelles – son père, Julio, travaille au consulat d’Argentine en Belgique –, il a deux ans lorsque ses parents reviennent vivre en Argentine. D’une enfance marquée par la disparition de l’image du père – « Il est sorti chercher des cigarettes et n’est jamais revenu » – et l’omniprésence des femmes – sa mère et sa grand-mère l’élèvent – il s’évade en lisant les œuvres complètes de Jules Verne. Dilettante, il ne rattrape pas les études qu’il poursuit – Lettres et philosophie – et enseigne un peu.
Opposé à la politique de Perón, il s’exile et s’installe à Paris en 1951, trouve un emploi de traducteur à l’UNESCO et se met à écrire sans marquer de pause. Engagé à gauche, ses prises de positions sont davantage éthiques que militantes. Il soutient Cuba – un peu pour le Che, son compatriote – et le Nicaragua, lit Kafka, Pœ, Yourcenar, Jarry et Lautréamont, dont il s’inspire. On a coutume de dire d’un Argentin qu’il est Italien, parle espagnol et pense comme un Anglais. Julio Cortázar, lui, se sent Français, parle le porteño et pense sans frontières. Marié à trois reprises, fait citoyen français par François Mitterrand en 1981 – en même temps que Milan Kundera –, il décède peu de temps après et repose au cimetière du Montparnasse.
Marelle est devenu un livre-culte malgré la volonté affichée de son auteur d’en coder l’accès, de ne l’ouvrir qu’à une élite intellectuelle baignée par le Surréalisme. Ses premiers livres, Julio Cortázar les signe d’un pseudonyme, et refusera par la suite de les reconnaître au motif que son exigence littéraire ne peut se satisfaire de brouillons. Son œuvre est féconde, foisonnante, inventive. Quelques jalons permettent dans un premier temps de s’y retrouver, en particulier Les Rois (1949), Les Armes secrètes (1959), Marelle, donc (1963), et Tous les feux le feu (1966). En 2008, Gallimard publie un volume de 1428 pages, Nouvelles, histoires et autres contes. Une belle occasion de découvrir les plus enlevés de ses écrits.
Il faut tout d’abord accepter les énigmes et les déchiffrer pour rencontrer La Sibylle, l’un des deux personnages principaux. Déjà, le prénom décrypte l’effet recherché, sibyllin, c’est-à-dire mystérieux, difficile à comprendre, caché derrière. Puis déambuler quai Conti, rue de Seine, traverser le pont des Arts pour se retrouver boulevard Sébastopol puis Parc Montsouris, rejoindre la place de la Concorde pour débouler rue des Lombards. Tout cela en deux pages, les premières. Le dédale est annoncé. Ne soyez pas surpris.
Au troisième chapitre s’avance Horacio Oliveira, cigarette aux lèvres. Troisième chapitre qui, en fait, peut s’avérer être le cinquième, à condition que vous condescendiez à bien vouloir jouer avec l’auteur. Jouer à la marelle. Zéro pour la Terre, neuf pour le Ciel. Marelle compte sur les chiffres pour exister en tant qu’œuvre ouverte. Julio Cortázar dessine à la craie sur le sol cent cinquante-cinq cases réparties en deux blocs : un roman, lui-même partagé, et un essai bariolé d’extraits d’articles, de catalogues, de nomenclatures…
Surréaliste par essence, l’auteur affectionne les collages, et il accroche Claude Lévi-Strauss, Robert Musil, Anaïs Nin, Malcom Lowry, Achim von Armin, Antonin Arthaud, Georges Bataille, Witold Gombrowicz, Octavio Paz et Jean Tardieu dans sa galerie personnelle, additionne les espaces sur lesquels il faut jeter une pierre pour avancer tout en gardant son équilibre. Baroque disent certains ; ludique plutôt.
Une partie qui n’aurait pas de fin, en prolongation perpétuelle, puisque plusieurs ouvrages se trouvent à l’intérieur d’un seul, prédécoupé. « Oui, mais qui nous guérira du feu caché » : un incipit refermé à la page 397 n’a rien de banal. Comme si les lignes proliféraient, matière vivante qui prend naissance en tournant les pages, en martyrisant l’ouvrage.
La manipulation comme vision de liberté, lecture du bout des doigts. Julio Cortázar, baptisé Morelli dans le texte, s’affranchit du temps, des transitions, des apprêts. Double tous ses personnages. Cite à tout bout de chant, tel un jazzman qui ferait le bœuf à Saint-Germain-des-Prés. La musique affleure à la surface, tempo ternaire, fin toucher de cymbales à la baguette pour signaler le rythme ; et cette profonde érudition, soit des accords plaqués en contrepoint pour enrichir les thèmes. Marelle est aussi une histoire d’amour dont Horacio est le centre d’attraction.
Comme Joyce avec Homère, Cortázar a choisi Horace pour tricoter son ouvrage, le Horace des Odes, tout sauf un hasard, Odes en quatre livres, Odes et ses flux de circulation, architectures imbriquées, réseaux, correspondances et combinaisons. Marelle est un dédale dédié aux sens. Unique.