Raymond CARVER - Les vitamines du bonheur
1983
« Je me suis noyé dans ma vie » écrit, au détour d’un verre, Raymond Carver dans un de ses poèmes. Avant de couler à pic. Les poumons bouffés, de façon point trop maritime, par le crabe. Il semblait enfin parvenu aux portes de la gloire littéraire. Ne se doutait pas qu’il ferait bientôt l’objet d’un culte posthume, servirait de guide ou de sauf-conduit à une foule d’écrivains du monde entier. D’ailleurs, à peine s’il avait eu le temps d’apprendre à nager dans les bouillons de l’existence. A commencer par la sienne, laquelle prend sa source en 1938 du côté de Clatskanie, dans l’Oregon, l’État du castor, avec le Pacifique pour frontière ouest et la rivière Columbia au nord. De l’eau partout, tout autour.
Avant que la maladie ne mette un terme à sa noyade existentielle, en 1988, à Port Angeles, station balnéaire. Décidément, que d’eau dans les parages où fraye Carver qui n’avait pourtant qu’assez peu de goût pour elle. Et même plutôt un fichu penchant pour des boissons autrement plus fortes. Carver détestait le pathos qu’il s’employait à traquer sans repos dans chacune de ses phrases. Dans sa vie, c’était un peu plus compliqué.
Marié et père à dix-huit ans, il sera forcé d’enchaîner les mauvais boulots afin de subvenir aux besoins des siens. Pour le reste boire et déboires. On a tous en tête l’image d’un Carver écrivant accoudé sur la table de sa cuisine. Emportant ses carnets dans les Lavomatic pour échapper un temps au vacarme familial. Les noircissant de poèmes sur lesquels il prétendait se faire la main. Et des nouvelles, inlassablement remaniées, regroupées dans une poignée de recueils : entre autres Tais-toi je t’en prie, Parlez-moi d’amour, Les trois roses jaunes, Les feux, Neuf histoires et un poème et, donc, Les vitamines du bonheur.
Lorsque paraît Les vitamines du bonheur (Cathedral, titre original), Carver enseigne depuis trois ans à l’université de Syracuse. Il partage la vie de la poétesse Tess Gallagher. Depuis 1981, les Reaganomics font rage et, pour un peu, la culture physique aurait presque valeur de message politique. Il y a longtemps que les héros de Carver survivent loin du cliquant de cette Amérique triomphante. Longtemps que cette dernière a appris à ne pas les voir. En 1983, assurément, les héros bodybuildés de l’Amérique se dopent à d’autres vitamines.
La vie quotidienne des déclassés de la classe moyenne américaine, mode d’emploi : voilà le monde que racontent à peu près les douze nouvelles de l’ouvrage. Cette Amérique où l’auteur nous introduit par effraction à la façon lancinante et érosive d’une espèce de blues zen. Et bientôt plus rien que du vide à nous proposer en miroir. L’écho de leur plainte. Le souvenir d’une mèche de cheveu. La façon dont se consumait telle cigarette. Un détail anodin. Cette classe moyenne lui est familière.
Chacun de ses personnages apparaît comme une part de lui-même. Il s’agit d’êtres rejetés, au bord de l’effondrement, étouffant à l’étroit de leur détresse. Les voilà revenus de leurs rêves de grandeur, de bonheur conjugal, de réussite sociale. On pressent que tous ont pu croire au mirage du bonheur, aux promesses de l’aube, avant les gueules de bois et le reste. Désormais, si les bouches s’entrouvrent, c’est pour bailler d’impuissance ou cracher des reproches à peine audibles. Chez Carver, on parle souvent pour ne plus rien se dire. Et si par instant l’auteur accorde un peu de répit, laisse entrevoir à ses personnages la possibilité d’un rachat, d’une rédemption, ces derniers s’empressent de tout gâcher.
Le destin tragique des déclassés, l’amour impossible à acclimater avec l’usure du temps, et cette incommunicabilité dans le couple, voilà qui menacerait assez vite de n’être qu’une litanie de cas sociaux. Ici l’auteur se contente de montrer, donne à voir. En repoussant tout ornement littéraire, il évite l’emphase misérabiliste, la sensiblerie. Aucun adjectif en trop. Pas un adverbe pour venir en rajouter par derrière. Pas de gras. Le style Carver est une épure. Pas de discours politique et social ; objectivité dans l’observation ; absence de clichés. Un hymne à la concision. L’art de la miniature. Raymond Carver jette les bases de la fiction minimale que d’aucuns qualifieront de réalisme sale.
Et si ça marche, c’est que la moindre phrase et le moindre bout de dialogue ont été retravaillés cent fois, sommés de maigrir pour sonner juste. « Aucun fer ne peut transpercer et glacer le cœur humain avec autant de force qu’un point placé au bon endroit », expliquera-t-il. Le style Carver, acéré, doit beaucoup à cette manière de vous faire pénétrer directement au sein d’une famille, au cœur d’un couple, sans prendre la peine de faire les présentations. À ce titre, chaque nouvelle est bel et bien une « short cut », incise quasi cinématographique, un instantané qui saisit un moment précis dans la vie d’êtres sans qu’on ne sache rien de ce qui précède et pas davantage ce qui va leur advenir. Les personnages ne sont pas fouillés, seule l’action les caractérise. Comme point de départ, souvent une anecdote ou un geste banal, et Carver avance ses phrases, rythmées à la virgule, jusqu’à nous faire sentir la tension du quotidien.
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