Albert CAMUS - L’étranger
1942
La carcasse cabossée d’une Facel Vega. Le cercueil de deux amis. L’un, au volant, n’est autre que le neveu de Gaston Gallimard. À la place du mort : Albert Camus. Ce cercueil gît un 4 janvier 1960 en marge de la Nationale 6. Dans l’Yonne, loin de Stockholm où, trois ans auparavant, le célèbre jury a décerné à l’écrivain Camus le Nobel de littérature. Et un peu aussi au philosophe de l’absurde dont Sartre avait fini par pointer la « morale changée en moralisme qui ne serait bientôt plus qu’immoralité, plus que littérature. »
Justement, revenons à la littérature : elle ne s’écoute pas penser mais donne plutôt à réfléchir. Baignée, même au plus sombre de ses constats, dans le halo constant d’une philosophie. « Si tu veux être philosophe, écris des romans », conseillait Camus. Ce qu’il fit. Cependant, par souci d’équité intellectuelle, évitons de cautionner cette scie à la mode visant à démontrer que Sartre s’est toujours trompé alors que Camus aurait eu raison à peu près sur tout.
Camus refusait l’idée d’indépendance algérienne. Grand journaliste à Alger Républicain, plus tard à Combat, puis à L’Express ; tellement plus écrivain que penseur convaincu du génie de son système philosophique ; déclarant que toujours il préférerait sa mère à la justice, que le terrorisme du FLN, dont elle pouvait être à tout moment victime, s’avérait aussi effroyable que l’exploitation coloniale.
Il reste que cette terre tragique écrasée de soleil où il est né, le 7 novembre 1913, et où il a vécu une enfance de misère et d’amour au sein d’une famille modeste de pieds-noirs, il l’aimait d’une passion charnelle. Sa correspondance avec René Char, ami fidèle et soutien de toujours, l’atteste. « Ici, il pleut. Paris a sa gueule d’acné. Je vous envie d’être au pays. Le seul. » Ce pays, le seul, c’est le soleil. L’Algérie, bien sûr. Et Lourmarin, patrie lyrique de Char où Camus finira par acquérir un pied-à-terre de substitution. Lourmarin d’où Camus et le neveu Gallimard revenaient à bord de cette foutue Facel Vega. Lourmarin où l’humaniste anxieux qu’il était repose à présent. Et surtout qu’on l’y laisse. À jamais intranquille.
L’étranger paraît à Paris en 1942. Camus a déjà publié L’envers et l’endroit, une série d’essais. Auparavant, il a achevé la première version de sa pièce de théâtre, Caligula, ainsi que Noces, ensemble où se mêlent essais et impressions. La même année que L’étranger, Camus fait également publier Le mythe de Sisyphe où il pose les jalons de sa philosophie de l’absurde. L’étranger fait du reste partie de la trilogie qui comptera outre Le Mythe de Sisyphe et Caligula, une autre pièce de théâtre, Le malentendu, écrite deux ans plus tard.
Il faudra attendre 1956 et La chute pour voir Camus renouer avec le genre romanesque. Avant cela, il aura signé un récit, La peste, donné la pièce de théâtre, Les justes, rédigé des essais, L’homme révolté, et surtout L’Été. Par la suite, il se chargera de l’adaptation théâtrale des Possédés de Dostoïevski, publiera un recueil de nouvelles, L’exil et le royaume. De lui, lire également, d’une part ses Réflexions sur la peine capitale, fruit d’une collaboration avec Arthur Kœstler, d’autre part ses chroniques algériennes, et surtout sa correspondance avec René Char.
Traduit en plus de quarante langues, adapté par Luchino Visconti au cinéma, inspirant des artistes pop comme The Cure ou The Stranglers, ce roman raconte l’histoire d’un homme acceptant de mourir au nom de la vérité. La sienne, exclusivement. Celle d’un être qui se refuse à mentir, n’accepte pas de jouer le jeu de la normalité. D’emblée, le refus de se soumettre et de se conformer claque. Prévenu par un télégramme de la mort de sa mère, l’homme se rend aussitôt à l’asile de vieillards avant d’assister aux funérailles en faisant montre d’une indifférence taciturne qui passerait presque pour déplacée puisque « tout homme qui ne pleure pas à l’enterrement de sa mère risque d’être condamné. »
Cet homme se nomme Meursault et il va finir par s’imposer comme la figure de l’anarchisme Dada. En fait de raconter ce qui lui arrive, il se contente d’énumérer ses envies, ses désirs, son ennui et ses actes. Cette défense passive de tout son être le pousse à suivre sa propre pente : être et sentir. C’est qu’il doit constamment faire face « au silence déraisonnable du monde. » Ce qui veut dire ? Et bien que ce monde n’a aucune finalité, que la réalité persiste à demeurer sourde à nos désirs profonds, que justement tout y est non-sens, qu’à son terme il y a la mort et même pas l’ombre d’une transcendance. Que seul compte, en définitive, l’ici et le maintenant. La fidélité à soi-même.
Cet homme solitaire sera condamné parce qu’il refuse de se mentir, comme de se soumettre aux codes de la morale sociale. Meursault peu à peu change de statut. Et cet être apparemment sans conscience, à la dérive, de devenir la figure même du héros stoïque et tragique luttant pour vaincre le destin. Meursault semble donc étranger au monde et aussi, il faut bien l’admettre, comme absent à lui-même. Mais l’apparente désillusion ne doit pas nous égarer. Camus reste un humaniste. Généreux. Solaire.
Et donc le soleil, toujours ce soleil dont il est ici, comme dans l’ensemble de son œuvre, grandement question. Le soleil omniprésent, personnage à part entière. Symbole du risque et du bonheur. Meursault finira par tuer à cause du soleil et par là il faut bien sûr comprendre que le bonheur constamment frôle la tragédie, que sa quête implique un risque qu’il nous faut bien encourir sinon vivre, à quoi bon…
Tout cela, plusieurs lectures ne suffisent pas à l’épuiser, tout cela exsude sous le soleil de L’étranger, roman au vocabulaire simple et poétique dont l’écriture blanche et sèche, directe et neutre, finit par faire caisse de résonance avec la solitude de cet étrange, bien mystérieux et quasi mutique, personnage narrateur refusant, et c’est aussi ce qui rend le livre si singulier, l’omniscience du point de vue.