William S. BURROUGHS - Le festin nu
1959
Une vie chaotique secouée au rythme de penchants autodestructeurs ? À le regarder prendre la pose, coupe lisse et complet impeccable, devant cet hôtel du Quartier latin, le so miteux but si mythique « Beat Hôtel » rue Gît-le-cœur, on dirait plutôt une espèce old fashion de représentant en parapluie ; pas franchement une dégaine de junkie trash, encore moins celle d’un romancier fasciné par la mauvaise vie. Le genre d’écrivain mauvais sujet de la si gracieuse majesté des moches atroces camés d’émois jusqu’à l’os pour inspirer respect et dévotion absolue à des types aussi hautement infréquentables que Kurt Cobain et les deux David, Bowie et Cronenberg. Look sage et pourtant affilié par association d’idées défoncées à la mouvance beat, son tempo tient davantage du hasard de son compagnonnage new-yorkais avec Kerouac, année 1943.
Burroughs, né le 5 février 1914 dans le sud, Missouri, d’une famille patricienne reliée au général Lee, dévore Baudelaire, Wilde et autres princes consorts de la bohème. Études de linguistique et d’anthropologie. Harvard, rien d’autre qu’un ramassis de snobs aux allures de caniches anglais. Tout plaquer et s’embarquer vers l’Europe.
Une fois rentré, il postule pour les services secrets. Recalé. Revient à la case potache. Diplômé, pourquoi ne pas respirer l’air canaille de Chicago. 1943, donc. Puis Big Apple par le biais de sa future femme, celle qu’il abattra plus tard « accidentellement » au cours de son exil mexicain. Voilà ce qui arrive quand on porte un flingue.
Déboule Kerouac, qui l’exhorte à écrire. Mais c’est la came qui le guide. Le couple Burroughs s’est installé au Texas, puis au Mexique. La police le poursuit pour port d’arme et addiction à la drogue. À Mexico le drame, la fuite. Lorsque William Burroughs pose armes, shooteuse et bagages à Tanger, au moins a-t-il suivi le conseil de Kerouac. Junkie vient d’être publié. Queer est achevé.
Tanger. Au cœur de la période la plus noire et tourmentée de sa vie. Il survit de came dans un hôtel sordide abritant un claque pour amateurs de garçons. C’est là que Burroughs puise la matière essentielle du Festin nu, titre soufflé par Kerouac. Paris, beat hôtel, Quartier latin. Selon le principe du cut up, l’œuvre prend vraiment forme autour de fragments et fouillis de notes.
Imprimé tout d’abord en France en 1959 par Olympia Press, déjà éditeur du Lolita de Nabokov, le roman fera scandale lors de sa publication outre-Atlantique. De ses mêmes esquisses rédigées à Tanger naîtront aussi La machine molle (1961), Le ticket qui explosa (1962) et Nova express (1964). De Burroughs, disparu en 1997, on lira encore Les garçons sauvages (1971), Cités de la nuit écarlate (1981) ou Les terres occidentales (1987). Sa correspondance avec Allen Ginsberg offre un angle d’attaque indispensable pour tout impétrant désireux de se colleter avec cette œuvre difficile.
Voici une suite de fragments, d’épisodes épars retricotés selon le principe du collage visant à redessiner les contours d’un nouvel espace littéraire, procédé dada but dandy, avatar littéraire du pop art, suite de trips hallucinés emprunts d’une autodérision salutaire, traversés par un lyrisme lucide, piquetés de crises aussi géniales que paranoïaques. Avant, ça n’avait jamais existé, du moins pas sous cette forme. Après, ce ne sera bien souvent que redites de brillants suiveurs.
Voici un roman destiné au premier chef à ceux réputés pour ne pas avoir l’estomac fragile. Les autres n’ont qu’à le blinder sinon ils manqueront la fête, l’orgie textuelle par quoi se décline à toutes les sauces impossibles et jusqu’ici inimaginables la déchéance contemporaine. On a sans doute cru utile de vous prévenir contre ce type de littérature supposée obscène, hautement toxique. D’aucuns ont même poussé la mise en garde à l’endroit de ce qui ne serait qu’un ramassis factualiste de junkie. Tous ces griefs, une lecture mécanique suffirait à les valider.
Or, s’il est une œuvre qui ne souffre pas le survol mais réclame une totale immersion c’est bien celle-là. Au début, on pense avoir à faire à une chronique circonstanciée et macabre sortie de la seringue d’une victime consentante bientôt lessivée par la came. Sauf qu’en évoquant l’épineuse question de la toxicomanie, Burroughs soulève le lièvre d’une société où l’angoisse règne en maître. Le constat déborde assez vite le cadre étriqué du cloaque de Tanger où le tox ne tarde pas à épouser les mille visages de nos addictions modernes. Tel déprimé ordinaire qui se matraque le cerveau à coups de médocs, tel cadre workhaolic, telle bimbo endorphinée addict du shopping compulsif, tels autres joggers éternels marathoniens du bonheur.
Un roman qui déroute par cette volonté manifeste à ne pas vouloir imposer une histoire. Parce qu’elle tend à l’anti-narration absolue, cette œuvre hypnotique, perverse et nauséeuse qui parvient à mettre en scène le désordre intérieur, les délires (théorie d’un vaste complot fondée sur la bureaucratie), les pulsions de mort et les lubies sexuelles les moins avouables, se propose comme un ouvroir infini de littérature. Lynch et Cronenberg ont abondamment puisé dans son bestiaire d’animaux fantastiques.
Ce cauchemar éveillé « à bout de veines » n’a de cesse de repousser toujours plus loin les marges romanesques. Donner avec complaisance dans la transgression reste du ressort de l’amuseur public. Mais convoquer son âme afin qu’elle se prête sans fard à une telle expérimentation littéraire « in progress », fixer par un recours à la poésie toutes ces images de sang et de stupre dans la mémoire oculaire du lecteur, accepter la morsure des épines pour redevenir le contemporain des roses, voilà le fait du génie. Le festin nu nous montre au prix de quelle souffrance tous ces mots « faits pour mentir » doivent être tordus. Pour Burroughs écrire n’est pas une évasion hors de la réalité, mais bien une tentative pour la changer.