Mikhaïl BOULGAKOV - Le Maître et Marguerite
1967
De son vivant, Mikhaïl Athanassiévitch Boulgakov n’a connu la gloire que pour une seule de ses œuvres, une pièce écrite en 1926 et intitulée les Journées des Tourbine. Ses quatre romans, dont Le Maître et Marguerite, mais aussi neuf pièces de théâtre, trois livrets d’opéra et sept recueils de nouvelles sont passés sous silence jusqu’à sa mort. La chape de plomb de la censure stalinienne n’autorisa jamais cet auteur satirique, artiste intègre et esprit libre, à jouir de son génie.
Né le 15 mai 1891 à Kiev, Mikhaïl Boulgakov, jeune homme passionné, élégant et timide, obtient à l’âge de vingt-cinq ans son diplôme de médecin, exerce pendant cinq ans sans jamais s’installer et décide à trente ans de lâcher le stéthoscope pour la machine à écrire. Intéressé par le journalisme et l’édition, attiré par le théâtre, ce conteur né atteint la célébrité dès son premier coup d’essai. Les Journées des Tourbine. Un succès, ininterrompu depuis 1926, qui marque un tournant dans l’histoire du théâtre soviétique, puis très au-delà.
Mais ses créations suivantes seront étouffées, par ce que ses amis appelleront, dépités et désarmés, « la conspiration du silence. Rien n’aura la moindre chance d’être publié ou monté, à l’exception d’une poignée de représentations, sept, de son Molière, censé magnifier la mémoire du plus célèbre des dramaturges français. Sous la terreur du régime soviétique, tout ce qu’il écrit est critiqué, sali, détruit. Les auteurs en cour lui reprochent son allure altière, son ironie, ses réparties. Son indépendance. Et surtout ses textes, autant de critiques politiques et sociales.
Mikhaïl Boulgakov n’appartient à aucune coterie, et peut se permettre d’écrire directement à Staline pour demander à ce qu’on le laisse créer en paix. Couvert de dettes, écarté des grandes scènes, repoussé par l’intelligentsia, il survit grâce à quelques articles, des adaptions cinématographiques, des fonctions officieuses et irrégulières de conseiller littéraire ou d’assistant. Plongé à cinquante ans dans une solitude qui le ronge, il s’immerge dans l’écriture du Maître et Marguerite.
Miné par la maladie, il s’éteint le 10 mars 1940, au moment où ses pairs commencent à saisir les subtilités de son style, la force de ses inventions, l’importance d’une œuvre dans laquelle se mêlent le comique et l’horreur, la farce et la folie, l’amour et la vie, la sienne, si réelle, écrit son ami le dramaturge Sergueï Ermolinski, qu’elle « se transforme en vision ».
Le Conseiller aux Sabots… Commencé en 1926, ce roman rapidement renommé Le Maître et Marguerite, n’est pas complètement achevé quand Mikhaïl Boulgakov meurt. Pendant quatorze ans, quatre versions se succèdent, inlassablement corrigées. Rayé de la vie artistique soviétique, Boulgakov refuse sa petite mort et affine son chef-d’œuvre, lequel ne sera publié pour la première fois qu’en 1966, vingt-six ans après la disparition de son auteur. Amputé d’une centaine de pages où il est question, entre autres, de ramper, de provoquer des émeutes, de briser, où s’intercalent « menace », « nudité », « effervescence », « misère », « désordre », « vol », autant de mots qui sonnent trop fort pour un régime totalitaire.
Nombreux sont les artistes, et ce durant plus d’un demi-siècle, dans et hors du champ de la littérature, qui puiseront leur inspiration dans cette fresque échevelée, ce chaos organisé. Rien moins que les Rolling Stones interprétant Sympathy for the Devil, pour ne citer qu’eux. De Satan il est question. Pour le nommer, Mikhaïl Boulgakov choisit Woland. Le Diable c’est donc l’étranger, celui qui ne parle pas la langue, celui qui vient d’ailleurs. Nous fermons nos frontières, repoussons celui qui ne nous ressemble pas et nos cauchemars se nourrissent de la peur de l’inconnu.
Le Maître et Marguerite lève aussi les grands thèmes – violence, peur, délation mais aussi lâcheté, conformisme, vanité – du roman noir, met en lumière la transformation d’une société par l’avènement d’une dictature. C’est enfin, si l’on veut, l’histoire d’amour entre un auteur et sa maîtresse, favorisée par des forces maléfiques. Davantage qu’un roman, un opéra fantastique bouillonnant dont la bande-son mixe la Passion selon Saint-Matthieu de Jean-Sébastien Bach et Une Nuit sur le Mont-Chauve de Modest Petrovitch Moussorgski.
Deux époques distinctes mais reliées par le Maître soit l’auteur, et Woland le mystificateur, offrent trois actions : le Moscou des années trente, la Jérusalem de Pilate et le bal des maudits sur fond de magie noire. Autour de ces deux centres que sont le Maître et Woland, gravitent Marguerite l’amoureuse, mais aussi une troupe foutraque déréglant la société moscovite, élite de privilégiés, de corrompus et de censeurs. Par séquences, le jugement et la crucifixion du Christ sont revisités, Ponce Pilate occupant une place de choix. Inspiré par l’œuvre de Gogol et le Faust de Gœthe, Le Maître et Marguerite propose des lectures multiples, superpose différentes strates historiques, croise des points de vue et pose de nombreuses questions. Les plus récurrentes sont : Sous quel personnage se cache Staline ? Qui incarne Lénine ? Qui est vraiment le maître du jeu ?
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