Jorge Luis BORGES - Fictions
1944
L’écrivain des miroirs, de l’ubiquité, de l’infini et des dédales. De l’éternel retour, surtout. Écrivain détourneur, iconoclaste, virtuose, malicieusement mystificateur dont les écrits multiples et variés – poésies, essais, biographies, fictions, réflexions, nouvelles, articles, contes, critiques, mais aussi enquêtes policières et paroles de tango – tendent finalement vers ce qu’il y a de plus universel, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes qui peuplent la carrière et la vie de ce fin lettré.
Érudit, Jorge Luis Borges l’est assez pour se permettre d’inventer ses sources, d’intercaler des références qui sont autant de mensonges propres à exciter nos sens, nous obligeant à pousser plus avant notre imaginaire, comme par exemple lorsqu’il donne à Héliogabale le prénom d’Antonin, ce qui tisse avec les familiers des œuvres d’Artaud une proximité jouissive.
Né le 24 août 1899 à Buenos Aires d’une mère traductrice et d’un père avocat qui se rêvait poète et prosateur, le jeune Borges fut éduqué dans les meilleurs collèges de Suisse et d’Espagne avant de rentrer en Argentine fonder des revues littéraires, traduire Faulkner et Kafka, tout en publiant pour son compte. Bibliothécaire pendant douze ans, il s’opposa à la politique sociale du président Juan Domingo Perón et ne retrouva son emploi qu’en 1955, une fois la junte au pouvoir. Compromis auprès des militaires, ce grand bourgeois fut tout à la fois promu directeur de la bibliothèque municipale de Buenos Aires et nommé professeur à la faculté des Lettres. Ses jugements politiques frisant l’irresponsabilité ne furent jamais vraiment pris en considération, sauf par le jury le plus fameux de la littérature qui lui refusa à de nombreuses reprises le prix Nobel.
En parallèle, le succès international s’empara de son œuvre alors même qu’elle n’était toujours pas traduite en langue anglaise, le comble pour un auteur bilingue. Perón de retour d’exil en 1973, Jorge Luis Borges assuma ses choix très marqués à droite et, touché par la cécité, se retira de la vie sociale argentine pour se consacrer aux voyages, aux conférences et à ses écrits, non sans avoir salué le retour des militaires aux commandes du pays en 1976, dans le sillage sanglant du général Videla. Décédé en Suisse le 14 juin 1986, Jorge Luis Borges, considéré comme une des personnalités les plus marquantes de la ville de Genève, repose dans le plus sélect des cimetières, celui des Rois, entre Grisélidis Réal et Jean Calvin. Une péripatéticienne et un chef religieux.
Bornes immanquables au cœur d’une bibliographie aussi étendue que foisonnante, L’Aleph (1949) et Le livre de sable (1971) ne rendent pas assez hommage à l’influence de Jorge Luis Borges sur les Lettres modernes. Fasciné par les Mille et une nuits, Beowul et la Divine Comédie, par la philosophie, Leibniz, Virgile et Cervantès, mais aussi Chesterton, Coleridge, Browning et Carlyle qu’il place au cœur des cours magistraux dispensés à ses étudiants, Jorge Luis Borges publie Fictions comme s’il livrait des secrets, sans trop en dire, mêlant la retenue et la précaution. Les ramifications de ce court ouvrage – deux recueils de « pièces », comme l’auteur le signale en prologue – sont innombrables, les prolongements inattendus. Certains se retrouvent dans trois films : La Stratégie de l’araignée’(Bernardo Bertolucci, 1970), Le Sud (Carlos Saura, 1992) et Le Nom de la Rose (Jean-Jacques Annaud, 1999), Jorge Luis Borges prenant dans ce long métrage acclamé les traits physiques et le caractère caricatural du Maître de l’Abbaye, Jorge de Burgos.
Fictions, tout est là. Subtiles invitations. Dix-sept considérations renouvellent notre perception de la langue. Dans chaque phrase naît une arborescence de possibles, tellement d’options à explorer, d’identités à découvrir. Jorge Luis Borges délivre ses motifs favoris dans une trame fantastique servie par des mots précis, des phrases ciselées et un format court propice à être prolongé dans l’imaginaire.
Parmi les joyaux qui scintillent, quelques-uns sont passés à la postérité et continuent d’inspirer auteurs, scénaristes, metteurs en scène, réalisateurs et lecteurs : Tlön Uqbar Orbis Tertius, Pierre Ménard auteur du Quichotte, la bibliothèque de Babel, Le jardin aux sentiers qui bifurquent, Thème du traître et du héros, Le Sud… Rien n’y est à prendre au pied de la lettre, tout à déchiffrer, défricher, démêler. Borges aurait pu inventer le verbe « fictionner », néologisme signifiant l’art de refléter l’existant par l’illusion afin d’aborder, enfin, une réalité. Ou comment la mise en abîme peut nous aider à toucher du doigt, l’une après l’autre, les tranches des ouvrages innombrables qui tapissent les murs sans fin de la bibliothèque du monde.
Chacun se heurtera dans ces dix-sept pièces à ses propres limites, et la magie de Fictions consiste justement à nous fournir assez d’outils pour les repousser au plus loin, lecture après lecture, par le simple levier de notre pensée, pour peu qu’elle soit souple et agile. Théoricien du surréalisme, André Breton écrivait : « L’imagination est ce qui tend à devenir réel ». Au fil de pièces ouvertes sur des univers qui attendent d’être atteints, Borges mêle ce qu’il invente et ce qu’il sait, ce qu’il suppose et ce que nous subodorons et, ce faisant, nous trouble et nous confond.