Maurice BLANCHOT - L’arrêt de mort
1948
À force de tourner autour de la mort, un jour on finit par tomber dessus. Et cette rencontre, c’est un 20 février 2003 qu’elle survient. Du côté du Mesnil-Saint-Denis (Yvelines). Quand on est mort et qu’on s’appelle Maurice Blanchot, elle vous appelle à quatre-vingt-seize ans. Puisque c’est le 22 septembre 1907 que la vie vous croise pour la première fois. Et sinon, enfant, que fait-on ? Possiblement ni plus ni moins que scruter l’ennui. Les enfants ont beau commander silencieusement au monde, leur énergie demeure vaine. Après, il est temps de faire ses humanités. Ce sera Strasbourg. Des études de philosophie et d’allemand. À lire et relire sans désemparer Être et temps de Martin Heidegger ? Sans doute. Mais la lecture en tout point décisive ce sera surtout à Emmanuel Levinas, l’ami de toujours, qu’on la devra.
Futur grand philosophe, futur grand esprit sur le point de beaucoup peser sur une partie de la critique littéraire, des Lettres et de l’esprit de l’après-guerre, figure essentielle de ce qui outre-Atlantique ne tardera pas à se nommer The French Theory, regroupant Baudrillard, Lacan, Derrida, Althusser, Deleuze et tant d’autres héros de la deuxième gauche, à la pointe des luttes d’avant-garde. Mais pour le moment, au temps de la jeunesse, c’est plutôt à l’autre extrême de l’échiquier politique que Maurice Blanchot se place. Et sa signature de figurer dans quelques célèbres feuilles d’extrême-droite antisémites et maréchalistes. Mais le cheminement, idéologique puis littéraire, entrepris plus tard fera que, quelque temps avant de rencontrer la mort pour de vrai, il soutiendra les droits des couples homosexuels.
N’empêche. Cet homme n’aura eu de cesse de s’efforcer à l’effacement et, tout ce qui comptera de noms de tant soit peu d’importance dans le monde des Lettres se sera peu ou prou rallié à ses conceptions littéraires, linguistiques, poétiques, philosophiques, toujours exigeantes.
Pas tous. Sartre, pour l’exemple, grinchera, au contraire de Duras, Antelme, des Forêts, Derrida…
À force de tourner autour de la mort, on finit donc par la fixer bien en face. Une fois, en 1944, Blanchot aura même manqué d’être fusillé, par erreur. À force…
1948. Jusqu’ici, Maurice Blanchot s’est beaucoup escrimé au sein de la jeune droite d’avant-guerre, et même pendant. Tout autant exprimé – sincères errements de jeunesse… – par le biais du journalisme politique. Mais voilà bien tout ce qui compte. Il aime Proust, Paul Valéry et Mallarmé. Maurice Scève aussi. Il va achever Thomas l’Obscur en 1941 et ce roman va compter.
1948. L’œuvre de fiction se réduira comme peau de chagrin. Il y aura bien sûr d’autres romans-récits ou faudrait-il dire des récits-romans ? Mais surtout des recueils critiques, l’occasion de questionner la littérature et le langage. Comment la littérature est-elle possible ? (1942), Le ressassement éternel (1951), L’espace Littéraire (1955). En 1948 est publié L’arrêt de mort. Bientôt, Blanchot passera pour un gourou, un terroriste des Lettres. Il donnera de nombreux écrits-fragments, écrits-graffitis. Et toujours des essais, textes critiques au sens premier du terme. De quoi théoriser l’écriture du désastre.
Pourquoi le narrateur de L’arrêt de mort éprouve-t-il tant de gêne à donner forme écrite aux événements censés lui être arrivé ? Par peur de la vérité ? Du tout. C’est que jusqu’à maintenant, les mots, ces foutus passeurs de l’impossible, ont été plus faibles ou plus rusés qu’on l’aurait voulu. Taxée à tort de littérature hermétique, la prose de Blanchot s’est d’emblée placée sous l’égide de Mallarmé et l’exigence de Paul Valéry. Elle propose une approche singulière. L’écriture parvient à transmettre, « donner à voir », en s’abstenant catégoriquement de recourir aux images. Blanchot, ça résonne comme une voix venue d’ailleurs. La mort, le désastre, le désœuvrement. Trois temps qui demeurentomniprésents, participent d’un même mouvement. Celui de l’écriture hors langage usuel.
Le but que poursuit toute cette faramineuse entreprise ? User le langage, le creuser et si possible au plus loin de l’oubli. Faire jaillir une parole neuve dans la fraîcheur d’une réflexion permanente. Une parole qui sans cesse hésite, trébuche, avance dans le langage. Une langue tenue au secret. La littérature de Blanchot, si elle est engagée, c’est qu’elle engage le sens des mots, des choses, des idées. L’espace littéraire une fois balisé, la fiction se rétrécit de soi. Au vrai, l’histoire en elle-même, on s’en moque. Ce qui se lit alors ? Une profonde nostalgie de l’effacement. Un amour sincère de la discrétion.
Écrire, chez Blanchot, revient à entrer « dans la solitude où menace la fascination ». L’espace littéraire devenu tout à fait neutre, on passe insensiblement du Je au Il. Blanchot se départit de toute tentation obséquieusement biographique. Du coup, ce qui arrive aux personnages si peu incarnés de L’arrêt de mort devient anonyme du fait même que cela concerne directement le lecteur. L’intrigue rétrécit, la fiction se resserre. Entre-temps, le mot s’est arrangé pour être l’unique narrateur omniscient. Le mot raconte. Il chante en blanc. Il fait sa voix de pauvre. Le mot parvient à dire ce qui d’ordinaire ne se dit pas. Ou préférerait être tu.
La lecture d’un texte pareil éprouve constamment le lecteur en le questionnant l’air de rien. L’oblige à faire ce fameux pas au-delà du sens. Pourtant, l’expression n’en demeure pas moins légère d’accès. Quel styliste êtes-vous donc, Maurice Blanchot ? Un styliste singulier. Une voix venue d’ailleurs. La quête du silence parfait n’est-elle pas vouée à l’impossible ? La réponse est le malheur de la question.