Georges BATAILLE - Le bleu du ciel
1957
« On le sait aujourd’hui : Bataille est un des écrivains les plus importants de son siècle ». Ainsi parlait le philosophe Michel Foucault, dans la préface donnée à l’occasion de la publication des œuvres complètes de l’auteur, en 1970. Ami des peintres Miró et Picasso, Georges Bataille naît le 10 septembre 1897, dans le Puy-de-Dôme, et meurt à Paris le 18 juillet 1962.
Entre-temps, il a laissé une œuvre polymorphe. Inclassable, si l’on considère les domaines assez vastes qu’elle embrasse. Considérable, même si elle est constituée de seize titres seulement, serait-on tenté de dire, oubliant trop vite les revues auxquelles il donna naissance : Critique, créée aux éditions du Chêne, puis reprise chez Minuit, Documents où il se dresse contre la tyrannie surréaliste de Breton, et Acéphal, plus confidentielle, qui atteste de sa complicité de longue date avec le peintre André Masson. Une œuvre dont quelques titres sont publiés sous différents pseudonymes. Ainsi de son premier ouvrage, Histoire de l’œil (1928), qu’il signe Lord Auch, de Madame Edwarda (1937) sous le nom de Pierre Angélique, et de Le Petit (1943) sous celui de Louis Trente.
Bataille séjourne un temps en Champagne et, après-guerre, à Londres, où il rencontre le philosophe Henri Bergson dont il dévore le Rire. Puis, à l’occasion d’un stage à l’École des Hautes Études Hispaniques de Madrid, il satisfait à sa curiosité naissante pour la tauromachie où se croisent pour lui érotisme et mort. Ensuite, se poursuivent les rencontres, livresques, avec la philosophie de Nietzsche son révélateur, Breton dont il trouve le Manifeste surréaliste parfaitement illisible, et surtout Michel Leiris avec qui il se lie d’amitié. Au début des années trente, Bataille s’engage contre le fascisme en créant le mouvement Contre-attaque. Peu avant la guerre, à l’invitation notamment de Leiris et de Roger Caillois, il est l’un des débatteurs réguliers du Collège de sociologie. Méprisé par Sartre après-guerre, il poursuit une œuvre riche de poèmes, d’essais et de romans, nourrie de sociologie, de philosophie, mue par endroit par des soucis anthropologiques.
Le bleu du ciel a été écrit en 1935 lors d’un séjour en Espagne. Il ne sera publié que vingt ans plus tard, chez l’éditeur Jean-Jacques Pauvert. Bataille est alors conservateur de la bibliothèque municipale d’Orléans. La raison de sa longue retraite en fond de tiroir ? L’auteur la fournit en préambule du roman : « Raison qui s’accordait à l’insatisfaction, au malaise qu’en lui-même le livre m’inspire. » Quid de son retour pour le moins tardif en grâce ? Bataille encore, et au même endroit : « Aujourd’hui, en 1957, des amis qu’avait émus la lecture du manuscrit m’ont incité à sa publication. » C’est heureux. Et Le bleu du ciel de finalement paraître en 1957, année qui sera aussi celle de la publication de L’érotisme, puis de La littérature et le mal.
En dépit de la suavité trompeuse de son titre, ce roman court, sec, nerveux, représente même l’exact opposé de l’idée de douceur, pas plus qu’à l’horizon du bleu. A l’exception de quelques accalmies matinales. Entre chiennes et louves. Fidèles, les chiennes. Lascives, les louves. À l’horizon donc, rien que du stupre et des penchants transgressifs. Au début, des coucheries assorties d’un réveil gore : une orgie suggérée en dessous de la censure dans un bouge de Londres, puis fondu d’apocalypse sur un réveil dans une chambre d’hôtel luxueuse avec vue sur corps dans toute leur crudité, corps dégageant une odeur surie de fesses et d’aisselles : l’une, Dirty, allégorie du vice, s’urine dessus quand l’autre, Troppman, détritus humain à piétiner sans modération, pisse le sang…
Au début, un style qui claque comme une porte s’ouvrant sans retour sur l’un des cercles, le pire, de l’Enfer de Dante. Pièces et personnes ainsi exportées dans des cloaques d’un glauque vertigineux, avec deux débauchés tellement à bout de souffle que, faute de s’aimer jusqu’à la mort, vite réduits à s’écœurer, faute de pouvoir s’aimer tout court, rien d’autre que l’affaissement moral et les élans ironiques de la cruauté pour toute réponse à l’impuissance qui se dresse, dès lors qu’ils semblent bien trop obsédés par le vide pour se remplir d’eux-mêmes.
À la fin, une scène d’un érotisme morbide et forcément crépusculaire au-dessus d’un cimetière sous la lune. Corps emmêlés à même la terre froide qui, sous eux, s’ouvrent avec une fraîcheur de tombe. Au début, Londres. A la fin du voyage, l’Allemagne.
Et au milieu ? Trois femmes. Édith, Xénie et Lazare. Au milieu, c’est aussi Paris où le narrateur, derrière lequel Bataille a pris le masque, revient. Paris incarné par la bien nommée Lazare à qui Troppman va confier ses penchants nécrophiles inavouables, pensant s’en guérir. Paris à la fois insouciante et trop empêtrée dans sa bonne conscience intellectuelle pour opposer un front de taureau à la bêtise du nazisme en marche. Ici, emprunter un raccourci sadien pour cheminer dans l’œuvre de Bataille tourne court. La jouissance irrésolue comme dernier recours pour tromper la mort, certes, mais cette fuite effrénée vers la débauche semble davantage s’expliquer par l’envie du personnage central : chasser un temps de son esprit le spectre omniprésent de la guerre et celui des conflits qui menacent de ravager sous peu le monde.
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