PRÉFACE
Ce que ce dictionnaire offre de meilleur ? Son titre. J’exagère un peu, bien sûr, mais il m’apparaît avec évidence que son attrait premier tient en la judicieuse convocation du mot « désir ». Des anthologies, des résumés, des nomenclatures, il en a existé de tout temps. Les dictionnaires de littérature sont nés avec la littérature elle-même, ou presque. Je connais certain collectionneur qui en conserve des centaines, des milliers peut-être. Car, entre autres vertus, la littérature offre celle d’engager à la comparaison, à la mémorisation, à l’ordonnancement : d’où la pratique rassurante de sa consignation sous forme de dictionnaire.
Or, en ce domaine pourtant surabondant, l’ouvrage qui suit parvient à apporter une innovation en apparence bien innocente, celle de placer en avant l’envie de lire. Celle du lecteur, mais aussi, autant, celle des auteurs. En cela, ce « Dictionnaire » bannit l’exhaustivité revendiquée de ses concurrents, l’équité inatteignable, l’objectivité trompeuse. Nous entrons dans un registre personnel, revendiqué tel, on nous propose un choix. Et du coup cette recension arbitraire mais toujours justifiée transforme l’exercice académique en une œuvre, précisément, d’auteur. Benoît Jeantet et Richard Escot emploient certes la troisième personne, mais par le style nous prennent par la main, espèrent à bon droit notre désir, s’enchantent de le partager avec le leur.
Il est de bonnes raisons de penser qu’ils vont réussir dans cette entreprise : un ouvrage tel que le leur constitue un viatique, un alibi, un repère. Tous, nous allons dans un premier temps cocher les titres que nous avons lus parmi cette centaine, nous étonner de nos propres carences, nous promettre de les combler : activité ludique, qui sera suivie d’une autre, implicitement suggérée par nos deux compères. En effet, cette première liste des cent se trouve assez diaboliquement suivie d’un sommaire alternatif, cent autres romans contemporains qui auraient pu également prétendre au premier relevé. Et là, l’exercice se corse : d’abord, même réaction, qu’en connaissons-nous ? Autant ? Davantage ? Moins ? Ensuite, comparaison : tel roman, première ou deuxième liste ? Le désir, maître mot des deux complices, s’exacerbe.
Ils me proposent leurs dilections, leurs préférences : soit, mais si je leur opposais les miennes ?
Se profile alors un autre dialogue, auquel se sont confrontés avant nous Queneau, Borges, Connolly et bien d’autres : l’établir enfin, LA liste incontestée des indispensables, une chimère stimulante pour l’esprit, et cependant parfaitement inconcevable, puisqu’il n’est en l’espèce de palmarès qu’égotique. Nous retombons bientôt sur nos pieds : la littérature, à tous indispensable, est affaire d’appropriation, et tout ce qui peut favoriser celle-ci revêt du sens.
A cet égard, je me sens en bonne intelligence avec Benoît et Richard, des confrères en instillation du désir, si je puis ainsi m’exprimer : d’une masse infinie de propositions, dégageons ce qui, à nous en tout cas, parle au plus profond. Essayons d’exposer en quoi, d’écouter l’écrivain et d’intéresser le lecteur. Lire, écrire, c’est tout un.
Olivier Barrot