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Le secret de Montségur

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1243-1244

« Que l’ennemi affûte son épée, qu’il bande

son arc et l’apprête, c’est pour lui qu’il apprête les engins de mort et fait de ses flèches des brandons ;

le voici en travail de malice, il a conçu la peine,

il enfante le mécompte… »

Psaume VII, Prière du juste persécuté.

Escartille, Héloïse et Aimery marchaient d’un pas pressé dans les rues de la cité toulousaine.

C’était l’heure du crépuscule, un jour après le martyre d’Aude. Les tours du palais comtal, les bâtisses de la ville, le clocher des églises étendaient leurs ombres sur les pavés.

Le matin même, Escartille et ses deux compagnons étaient passés non loin d’un vaste cimetière, auprès des remparts. Ils avaient été témoins d’une scène qu’ils avaient encore peine à croire : un prêtre, entouré de fossoyeurs, exhumait des cadavres. En robe blanche, il faisait tantôt des signes de croix, tantôt d’amples gestes censés jeter l’anathème sur les corps à moitié décomposés qu’il ordonnait de sortir de terre. Les hommes qui l’accompagnaient donnaient des coups de pelle, retournaient les tombes, faisaient tomber les croix. Le prêtre, une bible à la main, se juchait sur les monticules en poursuivant son terrible office, jetant çà et là des coups d’encensoir ou d’eau bénite ; deux enfants de chœur l’assistaient dans cette tâche.

Un moine, lui aussi éberlué par ce spectacle, se signait, les mains tremblantes. C’était à lui qu’Aimery avait demandé :

— Mais… que font-ils ?

Le moine, sans doute l’un des frères dominicains, s’était tourné vers lui. Il roulait des yeux affolés, ronds comme des billes, qui lui auraient donné un air comique si ce n’était le pathétique de la situation.

— Ils déterrent des cadavres d’hérétiques, qui n’ont pas droit à une sépulture chrétienne. Ils les excommunient.

— Ces hérétiques n’ont-ils pas été jugés avant leur mise en terre ?

Ici, le moine avait fait la grimace. Le front soucieux, les traits déformés de honte, il avait dit :

— C’est que… Ils étaient déjà morts, vous comprenez, et enterrés par leurs familles. Leur procès a eu lieu de façon… posthume.

— Vous voulez dire qu’ils déterrent des cadavres pour les juger, après leur mort ?

Puis il s’était tourné vers le prêtre qui continuait ses grands gestes.

Aimery avait entendu le moine murmurer :

Dieu Tout-Puissant, je me demande si c’est moi qui suis fou, ou si Votre monde ne se met pas tout à coup à marcher sur la tête.

Un peu plus loin, des hommes traînaient par les rues des ossements humains, sur des claies, au son des trompes. Depuis un tabouret, un crieur public citait un à un les noms des défunts. Il était vêtu de linge blanc et d’un grand manteau rouge, un chapeau sur la tête. Les bras écartés, il pivotait tantôt à droite, tantôt à gauche, d’une façon presque mécanique. Chacune de ses interventions était ponctuée d’un avertissement : « Qui atal fera, atal perira ! » : qui ainsi fera, ainsi périra ! Aimery, écœuré au-delà du possible, avait posé fugitivement la main sur le bras du moine ; ils s’étaient regardés, puis le jeune homme était retourné auprès d’Héloïse et de son père. Quelque temps après, le moine, quant à lui, était allé vomir, une main contre les remparts, cassé en deux, étreignant son crucifix avec désespoir. Il se frappait le front contre la paroi et murmurait :

— Pardonnez-nous, Seigneur, pardonnez-nous.

À présent, le trio filait par les rues.

Lorsqu’ils parvinrent à l’enseigne de l’auberge des Deux Coqs, Escartille s’arrêta.

Il regarda à droite et à gauche. À l’angle de l’auberge, quelques marches conduisaient vers une ruelle, en contrebas. Ils s’y engagèrent malgré la pénombre, jusqu’à trouver une vieille porte de bois, dont la butée représentait le visage d’une gargouille. Escartille frappa par trois fois. Les coups, sourds, résonnèrent à l’intérieur. Ils tendirent l’oreille : quelqu’un semblait s’approcher de l’autre côté de la porte.

— Qui va là ? demanda une voix en occitan.

— Je suis Escartille de Puivert, messire. Nous sommes atten…

La porte s’ouvrit soudain. Un vieil homme, à la barbe drue et aux yeux inquiets, leur apparut.

— Pas de nom, malheureux ! Ne vous a-t-on rien dit ? Montrez-moi votre méreau.

Escartille fouilla dans sa besace et en sortit un jeton de métal, frappé d’une croix grecque.

— C’est un ami de Raymond VII qui m’envoie et m’a fourni ce méreau. Il m’a dit… que vous pourriez nous aider.

Le vieillard regarda le méreau, le mordit de ses dents rongées de caries et de chicots, le regarda encore, puis hocha la tête en soufflant :

— Entrez, vite ! Dépêchez-vous.

Ils entrèrent ; ils se trouvaient dans l’arrière-salle de l’auberge. Une porte donnait sur le corps principal du bâtiment, une autre sur les cuisines ; mais ce fut une troisième, invisible au premier abord, que le vieillard ouvrit avant de les inviter à le suivre. Escartille, Aimery et Héloïse lui emboîtèrent le pas. Un escalier de pierre, éclairé de flambeaux, plongeait dans les profondeurs. Ils descendirent. Les parois du mur suintaient d’humidité. Ils débouchèrent enfin dans une cave assez vaste, dont les voûtes arquées reposaient sur quatre piliers. À droite se trouvaient des sacs de vivres, des fûts de vin et des rangées de bouteilles alignées sur des étagères ; à gauche, des quartiers de viande étaient suspendus à des crochets. À leur arrivée, un homme encapuchonné se retourna. C’était l’un des membres de la Confrérie Noire. Il se tenait auprès d’une table recouverte d’un drap et éclairée de deux torches, un bâton en main. Il considéra en silence les nouveaux venus. On ne pouvait voir son visage, dissimulé dans l’ombre. Enfin, sa voix retentit.

— Vous êtes Escartille de Puivert ?

— C’est moi, en effet. Et voici mon fils Aimery, ainsi que… Héloïse de Lavelanet. Elle a perdu sa sœur hier, elle a…

— Je le sais, dit l’homme. J’étais là. Nous n’avons pas beaucoup de temps. Avez-vous des chevaux ?

— Deux, dit Aimery. Nous les avons laissés non loin des portes de la ville.

— Il nous en faut deux autres, dit le ductor au vieillard, qui opina du chef en silence avant de remonter les marches de la cave, avec empressement.

Puis il se tourna de nouveau vers Escartille.

— Pardonnez-moi de ne pas faire mon adoration comme il se doit, mais nous devrons nous épargner toute démonstration durant notre voyage. Vous avez de la chance d’être arrivés jusqu’à Toulouse sans encombre, et d’être encore vivants, surtout après avoir croisé les yeux d’Aguilah. Toutes les entrées et sorties de la cité sont désormais contrôlées. Ils vont vous rechercher. Nous passerons par les souterrains.

— Les souterrains ? dit Héloïse.

— Ils mènent hors les murs. Le vieil homme que vous avez vu saura conduire les chevaux au-dehors. Nous les retrouverons dans la forêt. Faites des provisions si vous n’en avez pas et retrouvez-moi dans la ruelle dans quatre heures. Mais surtout, soyez prudents, ne vous promenez pas trop ; je vais vous donner le nom de quelques amis qui sauront pourvoir à vos besoins immédiats. Surtout, gardez précieusement votre méreau. Nous partirons au milieu de la nuit. Je quitte moi aussi cette ville, elle est devenue bien trop dangereuse. La Confrérie est exsangue ; elle chancelle ; on ne cesse de lui porter des coups dont elle risque de ne jamais se remettre. Je n’ai plus rien à faire ici. Il faut continuer le combat ailleurs. Montségur est le seul asile encore possible pour des gens tels que nous.

Le clandestin s’assit sur une chaise, derrière la table. Il joignit les mains, laissant les manches de son manteau reposer sur le drap blanc.

— Êtes-vous bien sûrs de votre décision ? Il n’est pas aisé de monter à Montségur ; d’y vivre, encore moins ; et le quitter est devenu pratiquement impossible. Il est encore temps pour vous de fuir, en Espagne, en Italie, que sais-je ! Vous pouvez encore rebrousser chemin, partir sans vous retourner. Mais il est certain que la communauté a besoin de vous.

Escartille s’éclaircit la gorge.

— La chose est entendue. L’Occitanie est notre pays, c’est elle qui nous a vus naître !… Il n’est plus temps de l’abandonner. Nous n’avons de toute façon nulle part où aller.

— Ma sœur est morte, brûlée vive, dit Héloïse. Je combattrai jusqu’à mon dernier souffle les hommes que j’ai vus hier.

— Allons, dit Aimery.

Aguilah de Quillan, avant de quitter lui aussi la ville comtale, devait conduire un office en l’église de Saint-Sernin. Lorsque les cloches sonnèrent neuf heures, il commença la cérémonie, entouré d’une dizaine d’abbés, ainsi que des inquisiteurs Étienne de Saint-Thibéry et Guillaume Arnaud.

Trois heures avant le départ, Héloïse fit une nouvelle folie. Passant devant les portes de l’église, elle s’y engouffra avec détermination. Surpris, Escartille et Aimery n’eurent pas le temps de réagir.

Héloïse alla sans hésiter prendre place parmi les premiers rangs de l’église. Escartille et son fils, qui s’étaient revêtus eux aussi de manteaux noirs à capuchon, entrèrent à leur tour en toute hâte, sans se signer. Escartille se posta auprès du bénitier, contemplant le reflet des lumières dans l’eau dansante. Aimery, à pas lents, se glissa vers l’avant de la nef.

— Elle est folle, siffla-t-il entre ses dents. Elle est complètement folle !

Il parvint à se poster juste derrière la jeune femme ; elle lui tournait le dos, mais déjà, elle était encadrée à droite et à gauche par deux autres personnes. De toutes parts, la communauté catholique, repentants, pèlerins et pénitents entraient dans l’église. Aimery était tout près d’Héloïse. Son capuchon dissimulait son visage et il savait qu’il devait l’ôter pour ne pas attirer l’attention ; mais le faire devant Aguilah pouvait être tout aussi dangereux. Il s’efforçait de rester dans l’alignement du pilier qui le masquerait à la vue de l’évêque, dont il avait si longuement croisé le regard lors du bûcher d’Aude. La main crispée sur son bâton, Aimery pouvait, lui aussi, passer pour l’un de ces bons pèlerins en chemin vers Saint-Jacques ; les déguisements que leur avait fournis le ductor devaient laisser penser qu’ils n’étaient effectivement que de passage en cette ville troublée. Mais cela ne tromperait pas l’évêque lui-même. Le jeune homme portait une coquille autour du cou, un poisson brodé sur l’épaule ; avec le capuchon, on ne pouvait, en le regardant, préjuger ni de son âge ni de son sexe, sauf à examiner ses mains avec attention. Encore aurait-il fallu beaucoup de discernement pour deviner là des mains d’homme, car malgré son habitude des travaux quotidiens, et son entraînement régulier au maniement des armes, ses doigts avaient conservé la fraîcheur et la finesse d’un artiste, prompt à jouer des cordes de sa lyre. Homme ? Femme ? Vieux ou jeune ? Ainsi grimé, avec son bâton, il aurait pu simuler aussi bien la lépreuse en fuite que le paladin incognito en quête de rédemption, prêt à jouer tous les rôles, courbé ou debout, bossu ou hiératique à la manière d’une icône échappée d’une édifiante statuaire chrétienne. Mais la situation risquait de le trahir à chaque instant.

Devant lui, Héloïse assistait au début de la cérémonie.

Aimery inspira et ôta son capuchon.

Héloïse. En cet instant, alors qu’il redoutait le pire, il jurait, pestait contre elle ; pourtant, quelque chose le troublait au plus profond de lui-même. Cette jeune femme le touchait plus qu’il ne voulait l’admettre. Certes, on l’eût été à moins, en de telles circonstances. Il l’avait suivie dans la forêt de Pamiers, il avait vu ses larmes ruisseler devant le bûcher de sa sœur, il avait épousé sa détresse. Et le geste fou qu’elle venait de faire, en entrant dans cette église, dépeignait bien le personnage. Mais pourquoi s’était-elle précipitée à l’intérieur ? Aimery serra le poing. Aguilah allait la voir ! S’ils étaient découverts, c’en serait fini d’eux – et peut-être du ductor et de sa Confrérie Noire ! Alors pourquoi avait-elle agi d’une façon aussi insensée ? Il aurait voulu la gifler, hurler à ses oreilles, et tout aussi bien la prendre dans ses bras.

Debout au fond de l’église, Escartille bouillait lui aussi.

Mais que font-ils, par Dieu ! Que font-ils ?

Héloïse était là, debout, raide, devant Aimery.

Nerveux, le jeune homme passa une main sur sa tête.

Lorsque la cérémonie commença, ils durent se signer avec les autres. Aimery et Héloïse n’avaient d’autre solution que de se plier au rituel. Ils firent ce que l’expérience leur avait appris. Ils portèrent la main à leur front avec solennité, copiant les gestes romains et murmurant avec ironie : aici lo front ; sous le menton – aici la barba ; à droite puis à gauche, près des oreilles : aici una aurelha et aici l’autra ! Puis, Héloïse ne bougea plus. Aimery voyait sa nuque, devinait le parfum de sa peau, caressait du regard ses cheveux blonds, irisés par la tension qu’elle devait encore éprouver. Et il comprit qu’il la désirait, là, alors même qu’elle se trouvait debout à quelques mètres de l’autel, où venait de se poster le pire de leurs ennemis.

Depuis quelque temps, l’Inquisition avait décidé de proscrire le luxe vestimentaire, imposant aux Occitanes de lacer étroitement leur corps, de fermer leurs jupes, de remonter leurs cols. Et elle, Héloïse… Elle était là, devant lui, symbole vivant de toutes les contradictions de son temps ! Elle eût été aussi belle dans une robe luxueuse, aux franges de perles et de pierres précieuses, taillée d’une soie étincelante et passementée d’or, que dans ce vêtement de tissu grossier dont on l’avait affublée, avant leur départ imminent de la ville…

S’ils arrivaient à partir.

Escartille, de plus en plus anxieux, se pinça les lèvres et refréna un frisson. Un bref moment, il dressa le menton, tenta de les repérer. À ses côtés, une femme lui envoya un regard curieux.

Aimery, Aimery ! Sortons d’ici ! Sortons d’ici tout de suite !

Mais n’était-il pas déjà trop tard ?

Aguilah repéra Héloïse au moment où l’un des abbés commençait la première lecture.

Il en eut le souffle coupé.

Aimery se retrancha derrière le pilier de l’église, ferma les yeux et se mit à prier.

Cette fois, nous sommes bons. Héloïse ! Mais qu’as-tu fait, Seigneur ?

Les yeux d’Aguilah se plissèrent. Il ne cessait de la regarder, les yeux brillants, une main sur son menton, soudain partagé entre fascination et courroux. Il savait qu’il lui suffirait d’un geste, au moment opportun, pour que la garde se saisisse d’elle. Mais si elle était là, peut-être ses compagnons, eux aussi, se trouvaient-ils dans l’église. Pourquoi était-elle venue se présenter devant lui ? En signe de repentance ? Ah ! Le prenait-elle à ce point pour un sot ! Non – il s’agissait bel et bien d’une provocation, d’une scandaleuse provocation ! Cet acte téméraire excita pourtant le cynisme de l’évêque. Parfois, il admirait ces fous d’hérétiques. Il était inutile d’interrompre la cérémonie ; il préférait continuer cet affrontement silencieux, sachant que, dès la fin de l’eucharistie, il sommerait les inquisiteurs de la retenir et de la lui livrer. Il la ferait ramper à ses pieds pour cette incroyable, cette délirante insolence. Il la regardait, jeune femme rebelle, avec sa voilette relevée, cette gonnelle de seconde main, grossière et fendue. Aguilah en avait croisé, de ces femmes habillées à la manière des Catalanes, dont les garde-corps échancrés laissaient deviner les charmes, aux décolletés agrémentés d’un arsenal de cordelières, de bourses et de bandeaux ; elles passaient dans les rues, faisaient tourner la tête de tous les amoureux de la vie et finissaient, les sottes, par s’attirer les foudres de l’Église. Il les haïssait de tout son être, ces prostituées, si promptes à se gorger de foutre ! Et elle, devant lui, cette jeune catin, elle redressait la tête, laissant entrevoir sa chevelure libre de toute entrave, le teint de sa peau ! Savait-elle, pourtant, qu’elle n’était qu’un jouet, dont les hommes étaient les maîtres ? Aguilah trouvait soudain dans cette situation inattendue un plaisir frénétique, mêlé d’une haine qui irriguait chacune de ces veines.

Une vision fugitive passa dans son esprit. Il ne savait d’où elle était née, mais elle l’embrasa d’un coup, avant qu’il ne la chasse avec force, ce qui ne fit que redoubler sa colère. Son imagination s’était enflammée, en un éclair. Il s’était vu débarrasser Héloïse de son déguisement, arracher fermails et cordelettes et jouir avec le Diable. Va-t’en, Sathanas, se dit-il. Dieu et Diable se retrouvaient alors devant lui, l’un tonitruant ses célestes commandements, l’autre aiguisant à l’envi toutes ces tentations… Lui, ce même démon que l’évêque s’efforçait, peu à peu, de balayer d’Occitanie ! Non loin de lui, Aguilah avait fait venir Alazaïs, la fillette illégitime de l’épouse de Jean de Montréal ; comme il l’avait promis au prisonnier, amant de la belle Aude dans la forêt de Pamiers, il avait arraché cette enfant à sa mère, et commençait de clamer partout qu’il en ferait sa protégée dans la foi.

Il regarda la petite tête blonde, passa une main dans sa chevelure et sourit.

Il l’avait fait asseoir à ses côtés.

Puis il regarda de nouveau Héloïse. Elle ne savait pas qui pouvait bien être cette fillette. Mais cela plaisait aussi à Aguilah.

Aimery, à demi caché par le pilier, risqua à son tour un regard en direction de l’évêque.

Il lut dans les yeux du prélat de la convoitise, de l’orgueil, de la fureur. Autant de sentiments que, d’ordinaire, le masque froid et impassible de l’évêque ne laissait transpercer en aucune manière.

En vérité, c’est vous, l’hérétique, se dit-il.

La cérémonie se poursuivait. Escartille était aussi désarmé qu’Aimery et Héloïse.

Tandis que l’évêque s’associait aux prêches et aux discours des abbés, il cherchait encore à aimanter Héloïse, comme si une autre partie se jouait en même temps que l’office, où il ne cessait de clamer : les hérétiques sont parmi nous, ils peuvent être vos voisins, votre frère, votre sœur… Au point qu’il semblait parfois s’échapper du cours de la cérémonie. Il y revenait lorsque la voix du prêtre sonnait à ses oreilles, parlant du Christ, de ses apôtres et des ennemis de la vraie foi. Héloïse supportait la présence insistante de son bourreau en lui envoyant des regards fermés, dont l’indifférence apparente et glacée n’était qu’un défi supplémentaire. Malgré sa naïveté et sa pureté encore virginale, avait-elle pris la mesure de son geste ? Son silence, en cette église, avait pour elle la dimension d’un cri, un cri fulgurant, l’appel de son cœur à une liberté illusoire, qu’elle ne pouvait conquérir ; elle était bel et bien piégée, mais, consciente de la toile qu’elle s’était tissée, elle clamait qu’elle aurait la force de s’en défaire. Et cette voix, tapie dans le sein de la jeune femme, pouvait à chaque instant éclater dans toute sa colère et sa déraison, peut-être maintenant, dans cette église même. Aimery sentait sourdre cette rébellion sublime ; il se souvenait d’un épisode dont Escartille lui avait parlé, autrefois, et qu’il tenait d’un proche de Raymond VI.

Fizas, dame d’honneur de la comtesse Éléonore, l’épouse de Raymond, avait jadis accompagné sa maîtresse jusqu’à Rome. Elle avait emmené avec elle des hérétiques, dont un diacre cathare. Et tandis que le pape célébrait sa messe, en leur présence, c’était à cet homme que Fizas rendait hommage. Oui, en plein cœur de la chapelle apostolique, c’était un diacre hérétique qu’elle adorait en silence !

C’était la même chose ici : Héloïse menait sa révolte en face de l’évêque, devenu pour elle l’emblème du pouvoir et de la terreur.

Je te terroriserai secrètement, Aguilah, disait-elle, et la nuit venue, ton âme froide et morte te fera te retourner dans tes linges blancs, tu maudiras tour à tour le Tout-Puissant et les cathares, ta vie et ta naissance. Tes prières iront à la Vierge autant qu’à l’Antéchrist, le seul capable d’écouter tes invocations. Je serai ta maîtresse et ton bourreau, je retournerai contre toi l’amour que tu m’as volé, et ce feu te consumera jusqu’à la mort, car mon bouclier est Dieu lui-même.

À présent, elle se figeait dans des postures d’intense dévotion, égrenait un chapelet incendiaire, aux grains aussi menaçants qu’un arsenal d’armes de jet. Quelle pouvait être la part du jeu et de la foi sincère ? Adorait-elle Dieu comme son seul refuge ? Attendait-elle un autre Dieu, à visage humain, ou Le priait-elle de lui envoyer l’un de ses anges, l’un de ses émissaires pour la libérer, comme autrefois Israël ?

Aguilah voyait encore ce regard l’effleurer avec froideur, puis glisser loin de lui.

Cela suffit, pensa Aimery. Et en observant l’évêque, il lui sembla deviner une vérité atroce.

Est-ce pour cela ? Est-ce pour cela que tu fais la guerre, Aguilah ? Est-ce pour cela, que tu es prêt à mettre tout entier le pays à feu et à sang ? Parce que tu n’as jamais su aimer une femme ?

Il ferma les yeux, humant les parfums qui venaient alors l’habiter tout entier.

C’est elle, Aguilah, ton Occitanie. Ta cathare. Ton hérétique.

Aimery se pencha et souffla :

— Il faut fuir, Héloïse, tu m’entends ? Partons !

Mais il était contraint d’attendre. Il comprenait maintenant tous les mots d’Escartille, ses descriptions des passions du cœur, ses élans de joie et de souffrance qu’il n’avait cessé de clamer en vers et en musique. Il découvrait qu’il aimait, tandis que la cérémonie continuait d’avancer comme un châtiment cruel. Il regardait les voûtes romanes, l’autel où l’on préparait le calice et l’hostie, les enfants de chœur qui, eux aussi, étaient entraînés dans le ballet de cet affrontement. Ils servaient, dans leur robe blanche, des enjeux qui pourtant les dépassaient, et auxquels ils ne devaient pas comprendre grand-chose ; seuls restaient le spectacle quotidien de la violence, l’exaspération des populations et l’inquiétude mortelle de leurs familles.

Vint le moment de l’eucharistie. Les fidèles avancèrent de chaque côté de l’église, en une lente procession, tandis que le prêtre et Aguilah, après avoir consacré le pain et le vin, descendaient solennellement quelques marches pour donner les hosties de communion. C’est l’heure du petit gâteau, pensa Aimery, se souvenant de ces paroles qu’il avait entendues quelques années plus tôt, et qui l’avaient marqué ; elles avaient été proférées par un cathare qui, lui aussi, avait péri sous la torture. Sitôt qu’il avait lâché son mot, l’homme avait mis la main devant sa bouche, comme pris en faute, et avait regardé autour de lui avec inquiétude. On l’avait pendu pour ce blasphème deux jours plus tard.

Le feu cathare était là, encore présent dans l’église même. Il était impossible à la population à moitié repentante de ne pas s’y montrer, si elle voulait échapper aux foudres quotidiennes ; et malgré tout, les braises subsistaient, il suffisait d’un rien pour les réveiller. L’esprit de l’hérésie semblait planer avec les volutes d’encens autour de ces piliers. Entre catholiques sincères et convertis de raison, chacun avait fait un choix que le doute persistant ne cessait de mettre à mal. Dans ce pays désorienté, mis à sac depuis trente ans, la plupart pensaient avant tout à protéger leur vie, et celle de leurs familles, quitte à se taire ; les autres ne pouvaient qu’afficher avec arrogance leurs certitudes.

Ce fut bientôt au tour d’Aimery. On le pressa à gauche, jouant des coudes. Une femme lui lançait des éclairs. Le jeune homme mesura de nouveau le danger qui le guettait. Folie, oui, folie, se répétait-il sans cesse.

C’était exactement ce que pensait Héloïse en avançant dans l’allée centrale.

Mais sa peur mortelle était balayée par une injonction plus puissante encore.

Qu’il me voie. Oui, qu’il me voie encore.

Et qu’il ne m’oublie jamais.

On pressait Aimery avec exaspération ; il avança, faisant mine de boitiller. Il parvint à se placer de nouveau juste derrière Héloïse, dans l’allée centrale.

Escartille se hissa sur la pointe des pieds ; ce qu’il vit le fit frémir d’horreur.

Non, non ! Vous avez perdu la tête !

— Héloïse, viens, par pitié, viens !

Elle continuait d’avancer. Aimery leva les yeux. Une croix, qui lui parut gigantesque, se dressait derrière Aguilah. Il continua de progresser lentement. Tous deux n’étaient plus qu’à quelques pas de l’évêque, qui donnait l’hostie avec deux autres abbés.

— Héloïse, tu vas tous nous tuer, viens tout de suite !

Héloïse ne l’écoutait pas, comme en transe.

— Héloïse, je ne vais pas pouvoir te suivre !

N’y tenant plus, Aimery sortit du rang.

Il tourna les talons et se retrouva à contre-courant. Il y eut de nouveaux remous et un début de confusion. Alors qu’il s’apprêtait à donner l’hostie à l’une de ses fidèles, Aguilah leva les yeux, vit un homme de dos qui tentait de remonter l’allée centrale. Il ne le reconnut pas et n’alla pas plus loin, davantage intéressé par le moment où elle – elle, Héloïse – se trouverait devant lui.

Baissant le regard, Aimery se faufila dans une travée et, de là, retourna vers le fond de l’église. Il échangea avec son père un regard empli d’inquiétude.

Héloïse parvint enfin devant l’évêque.

Elle ne le quitta pas des yeux, ne s’agenouilla pas comme le faisaient les autres.

L’évêque et la jeune fille s’étaient raidis.

Elle ouvrit la bouche.

Il lui glissa l’hostie sur la langue et, à ce moment, leur regard, à l’un et à l’autre, disait :

Tu vas mourir.

L’hostie fondait sur la langue de la jeune femme, et leur secret échange, comme les mots d’un livre ouvert pour eux seuls, avait la précision et la violence de la plus tranchante des condamnations à mort.

Héloïse foudroya Aguilah des yeux… puis tourna les talons.

Il la vit se faufiler à son tour entre les travées. Aguilah faillit hurler, étendit un bras, à la grande surprise des autres communiants ; il jeta un regard vers l’un des sergents d’armes qui l’accompagnait dans tous ses déplacements et tenta de lui faire signe. L’autre ne comprit pas, fronça les sourcils. Il se dressa sur la pointe des pieds et regarda parmi la foule, avant de se diriger vers l’entrée de l’église, la main sur le pommeau de son épée.

— Il faut… dit Aguilah d’une voix étranglée.

Il étouffait de rage. Une vieille femme s’agenouilla devant lui et tira la langue, levant vers lui des yeux immenses. Au loin, Héloïse sortait, suivie de deux hommes. Le sergent d’armes arriva trop tard.

— Mais saisissez-la ! cria tout à coup l’évêque.

Le sergent écarta les bras et hocha la tête en signe d’incompréhension ; ses hommes se tournèrent vers l’entrée. La voix d’Aguilah avait résonné sous les voûtes de l’église, au point de couvrir la musique de l’orgue qui accompagnait la communion. L’assemblée s’était figée. Les regards stupéfaits convergeaient vers lui.

— Elle part, souffla l’évêque. Elle part !

Escartille, Aimery et Héloïse avaient couru au-dehors. Aguilah interrompit la cérémonie, descendit de l’autel et manqua de trébucher dans les pans de sa propre chasuble. Il envoya aussitôt ses hommes à la poursuite de la jeune fille – mais le trio avait déjà disparu dans les rues étroites.

Au fond de l’une d’elles, Escartille attrapa la jeune fille par le bras. Il s’écria :

— Vous êtes DÉMENTE, m’entendez-vous ? Vous avez failli nous conduire tous les trois sur le bûcher, au moment même où nous devons nous enfuir ! Vous êtes folle !

Héloïse se tourna vers lui. Son visage ne trahissait aucune émotion. C’en était au point qu’elle faisait peur.

— Je voulais qu’il se souvienne de moi, dit-elle.

— Qu’il se souvienne de vous ! Eh bien, soyez rassurée, c’est sûrement réussi ! Mais que pensiez-vous faire en agissant ainsi ?

Les dents serrées, elle ne quittait pas son masque impassible.

— Ce que je voulais faire ?

Elle en tremblait encore.

— Lui déclarer la guerre, dit-elle.

Puis elle prit la tête de la marche, le buste redressé.

— Et maintenant, partons à Montségur.

Ils montaient vers le château des hérétiques.

Derrière eux, un soleil rougeoyant disparaissait à l’horizon.

En quittant Toulouse, ils avaient retrouvé leurs chevaux et le faucon d’Aimery ; ils avaient prévenu le marchand à qui ils avaient confié les animaux qu’un autre homme viendrait les récupérer, tard dans la nuit. Le marchand n’avait pas posé de questions. Dans ce climat de risque permanent, il était contraint lui-même à la plus grande discrétion. Puis le vieil homme rencontré dans la cave de l’auberge des Deux Coqs s’était arrangé pour faire sortir tous leurs biens avec lui. Ils s’étaient retrouvés comme prévu à l’orée de la forêt, après que le ductor les eut conduits par les souterrains. Il était temps ; Aguilah remuait toute la ville comtale pour retrouver Héloïse et ses compagnons. Déjà, les inquisiteurs écumaient les rues de la cité, sans laisser aucune bâtisse au hasard. Les agents de la Confrérie Blanche et les exploratores étaient venus aussitôt leur prêter main-forte.

Le faucon cria.

Ils montaient, épuisés par une longue chevauchée qui les avait emmenés d’Auterive à Saverdun, de Saverdun à Plaigne et Mirepoix, et de là à la route de Montségur, en prenant soin d’éviter Lavelanet. Au cœur du pays d’Olmes, ils avaient fait halte à plusieurs reprises. À présent, Héloïse était descendue de cheval ; elle était morte de fatigue et ne pouvait plus supporter d’être juchée sur l’animal. Aimery avait fait de même. D’un bras, il entourait ses épaules, s’efforçant de la réchauffer, car en ces derniers jours d’avril, un froid glacial était tombé sur les environs. Il l’embrassait de temps en temps et lui murmurait des mots d’encouragement. Escartille et le ductor les précédaient, au pas. Aimery regarda Héloïse. Ses cheveux dansaient sur son front. Elle avait les joues roses, sa bouche était rouge sang ; elle semblait avoir de la fièvre. Une larme perlait parfois de ses longs cils. Cette fois, elle semblait vaincue ; la tension retombait un peu, mais la douleur et l’abattement physiques achevaient de la vaincre. L’imaginer plus souffrante que jamais était devenu intolérable à Aimery, qui multipliait les prévenances à son égard, bien dérisoires au regard de la situation dans laquelle ils se trouvaient.

En arrivant vers Montségur, avant d’en attaquer l’ascension, ils avaient croisé quelques familles de paysans en guenilles qui, eux aussi, convergeaient vers le château, pour y trouver refuge ou pour y apporter des vivres et des provisions nouvelles. Le spectacle des villages qu’ils avaient traversés était désolant. Lorsque, soudain, l’on comprenait qu’Escartille était un parfait en fuite, on se pressait autour de lui ; des familles entières sortaient sur le pas de leur porte. Ici, c’était lui que l’on l’appelait « mon père » ; des bras d’enfants se tendaient vers lui, des femmes tombaient à genoux en faisant leur melhorier et en demandant l’imposition des mains. Dans ce climat de pleurs et d’espérance mêlés, Escartille, le cœur serré, s’arrêtait de temps à autre pour satisfaire à ces demandes qu’il n’avait pas le courage de refuser, avant que le ductor de la Confrérie Noire le presse d’avancer. Un peu plus loin, des soldats de la citadelle du vertige, aux avant-postes, leur avaient demandé leurs méreaux. Ils leur avaient indiqué le meilleur chemin à suivre, mais le ductor en était déjà avisé. On l’avait reconnu, c’était un fidèle agent de Bertrand Marty. Il avait fini par ôter son capuchon ; Escartille et les siens avaient découvert un homme vigoureux, d’une quarantaine d’années, aux sourcils noirs, à la barbe drue, le visage fermé ; il ressemblait à l’un de ces montagnards du pays, habitué aux longues routes. Il les avait menés jusque-là sans la moindre hésitation, avec toute la prudence et la rapidité nécessaires.

L’ascension n’en finissait pas. Les derniers rayons du couchant, effleurant les collines, irisaient dans le lointain les contreforts pyrénéens, nimbant le paysage d’une atmosphère étrange. Devant la petite troupe, les arbres semblaient s’entremêler dans des cris silencieux. Ils trébuchaient souvent sur les cailloux ; leurs pieds les faisaient souffrir ; ils continuaient pourtant d’avancer, se soutenant les uns les autres comme ils le pouvaient.

Puis, tout à coup, ils le virent.

— Le voilà, dit Escartille, soufflé par tant de noire beauté.

Bienvenue dans l’Église de Satan.

Montségur.

Forteresse du vide.

Château-temple surgi des hasards de la pierre et de la démesure de ses bâtisseurs.

Il était là, le pech de Montségur, cet immense rocher qui semblait suspendre l’édifice entre la terre et le ciel, sanctuaire aux murailles déchiquetées, élevé à la gloire des hérétiques.

L’ombre recouvrait peu à peu les vallées entourant la montagne. Un sentier montait en lacets sur son versant ouest. La pente, raide et découverte, était semée d’embûches. À tout instant, on pouvait craindre l’éboulement, et l’on risquait d’être happé dans les gouffres qui cernaient le sanctuaire. Le pic de Montségur était situé sur les terres du suzerain de Mirepoix ; il était tenu par Raymond de Péreille, vassal des comtes de Foix, loin des grandes routes, au cœur de ce pays dévoué à l’hérésie. Le château se perdait dans les brumes, là-haut, à plus de mille deux cents mètres d’altitude, frappé du mystère de ce paysage irréel. De la montagne émergeait une masse cubique, jaillie de la pierre brute, entourée des engins de construction, poulies et plateaux utilisés pour monter les rochers, échafaudages improbables, cordes dansant au milieu de nulle part, par-dessus des à-pics vertigineux. Des lignes chaotiques de cabanes habitées par les constructeurs, bâties à la hâte et fouettées par le vent, esquissaient un village qui déroulait ses lacis de ruelles au seuil des abîmes.

Héloïse leva les yeux.

Elle s’arrêta un instant. Ses jambes fléchirent et elle tomba à genoux.

Aimery se baissa pour l’aider.

— Reprends ton souffle, Héloïse. Nous y sommes presque.

Le faucon poussa de nouveau un cri strident. Dans un battement d’ailes, il vint se poser sur le gant de cuir du jeune homme. Héloïse regarda l’oiseau, avec un vague sourire.

— Ce faucon… dit-elle haletante. Tu es son maître, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Où l’as-tu trouvé ?

— Il était blessé sur le bord d’un ruisseau, dans les montagnes. Il est devenu… un ami.

— Tu lui parles… et il te répond ?

Aimery sourit à son tour, caressant le plumage de l’oiseau. Il était brun-gris, avec une sorte d’anneau noir, près du bec. Son œil palpitant semblait les dévisager tous deux. De temps à autre, il poussait un cri, laissant apparaître le filet rouge de sa langue. Ou bien, il s’ébrouait un instant et tournait la tête, avant de retrouver son immobilité.

— En quelque sorte.

— Lui as-tu donné un nom ? dit encore Héloïse, entre deux inspirations.

— Non. Le faut-il ? Quel nom lui donnerais-tu ?

Héloïse se tut quelques instants.

— Il vole, là-haut, par-dessus nos châteaux et toutes ces citadelles de guerre, par-dessus les gouffres, les brumes et les nuages… Il est un peu notre âme noire, Aimery. On disait, autrefois, que les oiseaux emportaient les âmes des hommes en Paradis… Il est… comme le cœur brûlé de ma sœur.

— Aude n’est pas un nom pour un faucon mâle, dit Aimery.

— Alors… appelons-le d’un nom commun à tous les deux, d’un nom qui résumerait ce qu’éprouvent nos cœurs à cet instant même.

Aimery la regarda. Elle lui rendit ce regard.

— Détresse est un nom trop douloureux pour un oiseau, dit-elle.

— Je l’appellerai Amor, répondit Aimery. Comme la seule loi de ces cours d’autrefois.

Elle planta ses yeux dans ceux du jeune homme, interdite face à cet aveu.

Devant eux, en surplomb, Escartille et le ductor attendaient qu’ils aient récupéré ; ils ne pouvaient entendre leurs chuchotements.

Héloïse sourit, essuyant une larme sur la crasse de son visage.

— Ce mot se décline au masculin et au féminin, au singulier et au pluriel. Il est toujours semblable, mais jamais le même pour qui le prononce. Oui, cela conviendra à cet oiseau. Acceptes-tu que je sois aussi sa maîtresse ?

— Je saurai le lui apprendre, dit Aimery en se penchant pour l’embrasser.

Ils s’enlacèrent.

Escartille ne fut surpris qu’à demi.

Il comprit qu’il y avait quelque chose de sacré dans ce baiser. Il n’osa l’interrompre. Il se contenta de tousser au bout de quelques secondes.

— Nous sommes presque arrivés, dit-il.

Aimery et Héloïse tournèrent le visage vers lui. Puis Héloïse caressa à son tour le faucon et fit signe à Aimery de le laisser s’envoler :

— Envole-toi, oui, envole-toi, montre-nous toujours le chemin ! Va tout là-haut, vois des deux le charnier que nous faisons de ce monde, sois nos yeux… Amor ! Sauve-nous.

Elle se releva péniblement.

Et l’ascension reprit.

Un seul chemin y menait, un chemin étroit qui serpentait au milieu des épineux. Pour qui voulait s’y rendre, l’ascension était ardue, caillouteuse. Pèlerins et voyageurs dépassaient une chicane à l’abandon, montaient, montaient encore et soudain, les guetteurs se mettaient en travers de leur route. On leur demandait leur méreau, cette pièce de métal qui servait aux hérétiques de signe de reconnaissance. Plus haut, les cimes paraissaient s’écarter au-dessus des visiteurs. Ils apercevaient alors les murs barrant l’accès de la face sud, puis le fossé et la barbacane qui protégeaient le flanc du château. Ils ne pouvaient être qu’impressionnés par cette image puissante du repaire de Montségur, couvent semé de lueurs sépulcrales, symbole de la révolte en marche, levant ses murs vers les nuages lourds de menaces, où, sans doute, le Dieu muet que l’on se disputait en Occitanie jetait sur ses pauvres créatures cet œil sévère, prélude aux grands châtiments.

Escartille marchait, plantant son bâton devant lui.

Il sentait que sa destinée l’avait toujours promis à cette rencontre avec le château des damnés, des amoureux déçus, des croyants pourchassés. Il pouvait deviner, à présent, tout ce que le sort avait préparé pour lui. Il avait la certitude que là viendrait le moment le plus important de sa vie ; celui où l’on ne pouvait plus fuir, où l’on ne pouvait plus tricher. Oui : tout cela n’avait servi qu’à préparer cet avènement.

Et il replantait son bâton devant lui, dans une ascension interminable.

Bientôt, ils entendirent des sifflements. En quelques secondes, jaillissant des buissons, quatre hommes furent auprès d’eux, sortant leurs épées.

Ils reconnurent vite le ductor et s’échangèrent l’accolade.

Les soldats accompagnèrent les nouveaux venus jusqu’au faîte du pech escarpé.

Les frondaisons s’écartèrent, le château était apparu dans la pénombre, masse sombre cernée de flambeaux. Ils passèrent sous les portes ; Escartille leva les yeux en franchissant cette entrée monumentale. Une indicible émotion s’empara de lui au moment précis où il en franchit le seuil. Il laissa derrière lui tout vague à l’âme. Il lui faudrait à présent affronter le dernier volet de ce combat. Le faucon cria encore. Il tournoyait au-dessus du pic, en cercles de plus en plus amples.

Le castrum insensé était là, tout autour d’eux. Ces ruelles, ces maisons tordues, collées en nids d’hirondelle contre la muraille du château.

Montségur, Montségur en ses brumes et ses fantômes, vision grandiose et douloureuse.

Un rêve et un cauchemar tout à la fois.

Bienvenue dans l’Église de Satan.

Bertrand Marty arriva à leur rencontre.

Parfait lui aussi, il était originaire de Tarabel ; issu d’une famille modeste, il avait été élu diacre en 1230 avant de succéder à Guilhabert de Castres comme évêque cathare du Toulousain. Il avait prêché en Lauragais, à Fanjeaux et à Laurac, mais aussi à Dun et à Limoux, ainsi que dans de nombreuses autres villes et châteaux. En 1236, il avait rejoint la communauté de Montségur, dont il était aujourd’hui le chef politique et spirituel. Escartille le considéra quelques instants. C’était un homme âgé, grand et sec ; de longs cheveux blancs encadraient son visage. Il portait une robe noire, comme Escartille. Ses yeux étaient cernés de lourdes paupières. Des rides couraient autour de ses lèvres. Sortant ainsi de l’obscurité, il avait l’air d’une apparition, d’un spectre égaré au milieu des croyants qui circulaient là-bas, dans la cour du château.

Sur ses talons arrivaient deux autres personnages. Raymond de Péreille venait en tête ; c’était lui, le premier seigneur du lieu, et l’un des chefs de la résistance cathare les plus déterminés. Il avait longtemps entretenu des relations privilégiées avec Guilhabert de Castres, Raymond VI, Trencavel et le comte de Foix. Aidé des seigneurs de Niort et de nombreux chevaliers faidits, il avait rassemblé avec eux des centaines de muids de blé pour faire vivre la communauté, et avait transformé Montségur en véritable arsenal ; le château était devenu un dépôt d’armes et de vivres de première importance. Les pèlerins cathares y avaient apporté des lances, des armures, des arbalètes, des arcs, des contributions en argent. C’était aussi à Raymond de Péreille que Montségur devait son statut de lieu saint et de capitale de la foi hérétique. Chef de la colonie montségurienne, Raymond résidait ici avec sa femme Corba et ses quatre enfants : Jourdain, Arpaïx, Esclarmonde, qui était infirme, et la belle Philippa, aînée de ses filles et épouse de Pierre-Roger de Mirepoix. Mais l’étendue de ses domaines ne s’arrêtait pas à Montségur : Raymond était suzerain des châteaux de Péreille, de Laroque d’Olmes, d’Alzen. Grand intendant de la cause, propriétaire des lieux et maître de ses défenses, c’était un homme à l’allure sobre et altière, large d’épaules, et dont le rude caractère se reflétait dans le moindre de ses traits. Il était suivi par Pierre-Roger de Mirepoix, son gendre. Pierre-Roger, d’une solide corpulence, avait le crâne dégarni et une moustache somptuaire au-dessus de ses lèvres. Chef de la garnison des soldats, bras armé de Raymond de Péreille, il était lui-même l’un de ces faidits dépossédés de leurs terres. Forneria, la mère de son parent Arnaud-Roger de Mirepoix, avait été l’une des parfaites de Montségur à l’aube de la reconstruction du château, quarante ans plus tôt. La fille de Forneria, Adalays, avait vécu elle aussi au couvent des parfaites de Montségur et ses fils avaient compté parmi la garnison du pech.

Bertrand Marty, Raymond de Péreille et Raymond-Roger de Mirepoix faisaient maintenant face aux nouveaux arrivants. Le ductor n’eut pas à se présenter, mais ils s’enquirent très vite de l’identité des trois personnes qui l’accompagnaient.

— Je suis Escartille de Puivert, dit l’intéressé en avançant d’un pas.

— Escartille de Puivert… dit Bertrand Marty, l’air songeur.

Il caressa son menton fripé.

— Ne seriez-vous pas ce parfait qui fut autrefois troubadour, et approcha notre vaillant Raymond VI avant cette bataille tragique de Muret ?

Escartille acquiesça.

— C’est moi, en effet.

Le visage de Bertrand Marty s’éclaira.

— Ah !… Oui. Esclarmonde de Foix m’a parlé de vous, il y a bien longtemps. Et j’ai su tout ce que vous aviez fait pour nous, durant ces années terribles… Vous êtes de ces hommes, au riche et troublant destin, dont Montségur a besoin… Et celui-ci, je suppose qu’il s’agit de votre fils…

Bertrand Marty s’approcha d’Aimery, les mains jointes.

— Aimery, dit le jeune homme en se présentant au parfait.

Il s’agenouilla et fit son melhorament en même temps qu’Héloïse.

— Voici un jeune homme à la stature idéale pour aider à nos défenses.

— Et cette belle jeune fille ? demanda Raymond de Péreille.

Ce fut cette fois le ductor de la Confrérie qui parla :

— Héloïse de Lavelanet, dit-il. Sa sœur, Aude, était parfaite et réfugiée dans la forêt de Pamiers. Elle a été brûlée à Toulouse sous les yeux d’Aguilah de Quillan. La vie est devenue insupportable, là-bas. C’est une bonne croyante.

Bertrand Marty tendit une main et la posa sous le menton de la jeune fille, l’invitant à redresser le visage :

— Dieu, que vous êtes belle, Héloïse de Lavelanet. Et si jeune… Vous savez, j’imagine, qu’il est difficile de vivre à Montségur. Pourquoi êtes-vous venue jusqu’ici, mon enfant ?

Elle levait le visage vers lui ; elle avait retrouvé ses couleurs. Les yeux étincelants, plissés sous ses longs cils, elle ouvrit la bouche :

— Ma sœur est morte sur le bûcher. Je veux me battre pour la foi cathare, quoi qu’il m’en coûte.

Bertrand la regarda encore quelques instants, puis il dit :

— Relevez-vous.

Il recula de quelques pas. Faisant mine de tourner les talons avec Raymond de Péreille et Raymond-Roger de Mirepoix, il ajouta, les bras grands ouverts :

— Eh bien ! Mes amis, mon père, bienvenue à Montségur.

Il restait encore une cabane inoccupée, sur le flanc est du château. Elle était à moitié creusée dans le roc ; son toit n’avait qu’un seul versant. Ce fut ici que l’on installa Escartille, Aimery et Héloïse. À quelques pas du seuil, la falaise plongeait par quatre cents mètres de vide, s’engouffrant dans les profondeurs de la nuit. Se penchant au-dessus, Aimery leva le sourcil :

— Voilà un doux logis duquel il ne faut pas sortir après avoir bu trop de vin…

Escartille posa son bâton et sa besace à l’intérieur de la cabane, contre le mur. Il jeta avec Héloïse un coup d’œil circulaire dans cette pièce unique. Une marmite, dans un renfoncement qui faisait office de cheminée. Une écuelle brisée. Un coffre, une chandelle. Trois grabats et autant de couvertures. Quelques instruments suspendus à des crochets, pour les repas. Des tabourets et une table minuscule, au milieu de cet endroit qui ne faisait pas vingt pieds de large. De la poussière, et un trou dans le toit. La cabane n’avait aucune fenêtre.

Héloïse toussa. Escartille se racla la gorge, passant une main dans son cou.

— Il va falloir arranger notre décoration, dit-elle.

Elle regarda Escartille.

C’était bon, tout à coup, de la voir sourire.

Au premier jour de mai 1242, près de quatre cents personnes étaient entassées à Montségur. La vie de la communauté s’y était organisée en dépit de cette invraisemblable situation dans laquelle les habitants se trouvaient, au sommet de ce pech battu par les vents, de ces rochers et de cette rase verdure dominant le pays. C’était une bien étrange société que celle-ci. On y trouvait des parfaits et des parfaites appartenant à la famille de Mirepoix et de Péreille, comme Saissa du Congost, Marquesia Hunaud de Lanta, Braida de Montserver. D’autres étaient issus de tous les coins du Languedoc, parfois de haute noblesse, mais aussi d’anciens meuniers ou boulangers, ayant exercé toutes les activités imaginables. À côté des religieux proprement dits, résidait à Montségur une importante population laïque : de nombreux chevaliers, Jourdain du Mas, Othon de Massabrac, Guillaume de Plaigne, Guiraud de Rabat ; des femmes et des enfants, comme Esquieu de Mirepoix, que l’on voyait de temps en temps jouer dans la cour ; les domestiques et les valets, les bayles, les suivantes et les damoiselles ; les Lavelanet, autre famille d’importance ; les faidits, tels Bertrand de Bardenac, Brézilhac de Cailhavel, Guillaume de Lahille, Bernard de Saint-Martin ; les écuyers qui leur étaient attachés, Barrau, Ferrou, Pierre Landry, Raymond de Laroque, Guillaume Narbona, Raymond de Ventenac ; les multiples sergents, hommes d’armes et arbalétriers de la garnison, qui comptait à elle seule une centaine de personnes ; les ductores, les messagers, les agents de liaison et les pèlerins de passage. Seigneurs et chevaliers en armure, dames voilées et suivantes, parfaits et parfaites, frères, neveux et cousins, camarades d’enfance, tout ce monde se croisait chaque jour dans la cour du château. On se retrouvait devant le logis des Péreille, on se saluait sur les chemins abrupts qui reliaient les cabanes entre elles, on devisait à l’intérieur de la Maison des Hérétiques, auprès des citernes, des écuries ou des baraquements de bois.

Montségur bruissait de tous ces chuchotements, de ces conversations où chacun partageait librement ses rires et ses angoisses. Escartille, Aimery et Héloïse profitèrent enfin d’un repos salvateur. Ici, les nouvelles allaient vite. On accueillait à bras ouverts les nouveaux arrivants et on ne tardait pas à être avisé du destin personnel de chacun de ses compagnons d’hérésie. Comment êtes-vous arrivé à Montségur ? Il y avait, dans cette question presque rituelle, la promesse de mystères qui peu à peu se dénouaient, de révélations déroulées comme autant de récits extraordinaires, d’aventures tragiques et miraculeuses. On comprenait le sens de sa propre vie en écoutant celle des autres, on lisait en chacun comme dans un livre ouvert, et l’on puisait dans ces rencontres renouvelées une sorte de complicité immédiate. Autrefois, lorsque la menace n’était pas aussi présente, les résidents de Montségur accueillaient les dames et les chevaliers de leurs familles pour la Noël ou la Pentecôte, qui venaient saluer une aïeule vénérable, demander le consolament ou, simplement, passer quelques jours de paix et de tranquillité au sommet du pech.

Ici se trouvait le temple de l’Église cathare.

Une communauté puissamment unie, à douze cents mètres d’altitude.

Elle vivait au rythme des saisons, de la course du soleil, des nuages, de la fréquence des pluies venant remplir les citernes. Mais elle s’était structurée pour répondre à la fois à ses exigences de spiritualité et à celles de sa survie. De petites échoppes d’artisans et de commerçants avaient été bâties avec quelques planches de bois. La parfaite Marquesia Hunaud de Lanta, belle-mère de Raymond de Péreille, dirigeait un atelier de couturières. Chacun préparait son repas ; les femmes faisaient la cuisine en plein air, près du magasin à vivres, ou à l’intérieur des cabanes. La distribution de ces vivres était administrée par les principaux représentants du château. On comptait aussi les nouveaux arrivages de provisions, issus de l’Albigeois, de la Montagne Noire et des Corbières, par les familles et les marchands amis. Des émissaires dépêchés par Raymond de Péreille achetaient également des vivres dans les fermes des alentours, grâce aux dons en argent que la communauté recevait régulièrement. Ils allaient pêcher la truite dans les gorges du Lasset et les lacs de montagne. Si la cour était souvent la plus animée, elle était parfois désertée des parfaits eux-mêmes, qui se soustrayaient à son agitation et aux parfums de mets grillés auxquels ils n’avaient droit. Tous, à Montségur, n’avaient pas renoncé à l’amour charnel, bien au contraire. Là encore, les parfaits préféraient leur refuge de pierre et de verdure aux baraquements ou aux cabanes abritant les couples, d’où l’on pouvait entendre monter, parfois, des gémissements de plaisir ; mais jusque-là, lorsqu’un enfant naissait ou était appelé à naître, les femmes étaient envoyées à l’abri, dans des châteaux ou des villages nichés dans les vallées. On se retrouvait souvent pour discuter, prier, assister aux sermons de Bertrand Marty et des diacres cathares. Le soir, à la lumière mouchetée des chandelles, on se réunissait en famille, entre amis, pour goûter en paix à la fin de cette journée qui s’achevait. Une de plus.

Et le soleil disparaissait de Montségur.

Mais Escartille, Aimery et Héloïse n’eurent guère le temps de profiter de la sérénité de la citadelle du vertige. Une sérénité qui, d’ailleurs, n’était qu’apparente.

Car pendant ce temps, le comte de Toulouse, Raymond VII, avait continué d’agir. Alors que sa ville était déchirée par l’Inquisition, il avait semblé à Escartille cruellement absent ; pourtant, tel n’était pas le cas, bien au contraire. C’est que Raymond, depuis le désastreux traité de Meaux, n’avait cessé d’épuiser toutes les stratégies possibles pour regagner ce que l’Occitanie avait perdu. Il s’était pris à songer à de nouvelles combinaisons politiques susceptibles de servir les intérêts du pays. Pour assoupir les méfiances du pape et du roi de France, il s’était montré favorable à toutes les manifestations d’orthodoxie catholique, en se gardant bien d’apparaître comme le défenseur des hérétiques. Dans le même temps, il avait tout fait pour répudier sa femme. Le comte de Toulouse n’avait pas de fils ; et sa fille Jeanne, promise à Alphonse de Poitiers, le frère du roi de France, serait livrée tôt ou tard à la Couronne ennemie. Dès lors, le jour où Raymond VII mourrait, l’Occitanie ancienne mourrait avec lui. Il avait donc cherché à préparer l’avenir, en opposant à ces conditions, issues de la fausse paix de Meaux, la légitimité d’un héritier mâle, capable de reprendre à son tour le flambeau de la cause. Il s’était rabattu successivement sur Sancie de Provence, Marguerite de la Marche, puis Béatrice, une autre fille du comte de Provence. Chaque fois, ses manœuvres avaient échoué. Ces tactiques matrimoniales s’étaient naturellement doublées de calculs politiques : Raymond comptait sur les alliances avec le duc de Bretagne, le comte de la Marche, le comte de Provence soutenu par le roi d’Angleterre Henri III et par Jacques Ier d’Aragon, pour former une coalition puissante face au roi de France. Il était passé en Poitou, en Provence, en Aragon. Il venait, après cette intense activité diplomatique, de déclarer la guerre à Louis IX et à Blanche de Castille, sans pour autant – et loin s’en fallait – être sûr de ses appuis. Les garnisons royales qui campaient à quelques lieues de Toulouse et le contrôle permanent de l’Église sur ses propres agissements étaient devenus intolérables à Raymond VII. Pour commencer, il fallait en finir avec l’Inquisition.

Le feu couvait sous la cendre – l’étincelle vint de Montségur.

Un messager filait dans le couchant.

Il parvint à Montségur alors que la nuit était tombée. Il remit aussitôt à Bertrand Marty, Raymond de Péreille et Pierre-Roger de Mirepoix le message qu’il tenait de Raymond d’Alfaro, bayle du comte de Toulouse.

— Le comte nous demande d’agir, dit Raymond de Péreille en levant les yeux vers ceux qu’il avait rassemblés. Les inquisiteurs Pierre Seila, Guillaume Arnaud et Étienne de Saint-Thibéry stationnent en ce moment même à Avignonet. Ils poursuivent leur tournée sanguinaire dans le pays. Dix hommes au total, qui suffisent partout à répandre le sang, les flammes et la terreur ! D’Alfaro a tout prévu ; il nous attend. Le comte veut faire tomber la tête de nos oppresseurs.

Il leva les yeux. Devant lui se dressaient les principaux parfaits et parfaites de Montségur, les chefs de la garnison, les chevaliers faidits. Escartille et Aimery se trouvaient au milieu d’eux. Une rumeur parcourut les rangs. Aussitôt, plusieurs hommes en sortirent, l’épée à la main. Pour l’un, les inquisiteurs avaient décimé la moitié de sa famille ; un autre avait perdu un frère, un autre encore, une mère, un fils. Ainsi, le signal était donné : tous n’attendaient que cela. Dix, puis vingt, quarante, cinquante de ces vengeurs furent rassemblés.

— Qui d’autre veut en être ? demanda Pierre-Roger de Mirepoix, d’une voix sombre.

— Moi !

Aimery venait de s’avancer d’un pas, écartant le manteau.

Escartille se tourna vers lui, stupéfait.

— Aimery, tu fais là une erreur.

Le rassemblement s’était dispersé ; Escartille et Aimery étaient sortis dans la cour. Il faudrait agir vite. Le corps expéditionnaire qui venait d’être recruté se mettrait en marche la veille de l’Ascension. Tout semblait arrangé.

Le jeune homme se tourna vers son père.

— Comment cela ?

Escartille se tut quelques secondes, puis inspira profondément.

— Le comte de Toulouse n’est pas prêt, j’en suis convaincu. Cette expédition est une folie.

Aimery reçut cette soudaine désapprobation avec une incompréhension mêlée de colère. Il campa devant Escartille, l’un de ses poings sur le flanc, son autre main caressant le pommeau de l’arme qui pendait à ses côtés. Ses cheveux noirs se démenaient dans le vent du soir ; ses yeux étaient de braise. Escartille pouvait y lire de l’ardeur, oui, cette ardeur juvénile que lui n’éprouvait plus, mais qu’il ne comprenait que trop ; cette passion tourmentée qui pouvait entraîner les hommes aux plus beaux et aux plus noirs des actes. Escartille et son fils avaient toujours marché ensemble et dans le même sens, Aimery avait toujours écouté et secondé son père avec fidélité. D’ordinaire, l’un et l’autre ne prenaient jamais de décision grave sans s’être concertés. Cela embarrassait d’autant plus Escartille qu’il devinait à présent qu’il avait devant lui non plus, simplement, son fils, mais un guerrier animé d’une force nouvelle. Son œuvre ! Une œuvre qui lui échappait, s’affirmait en manifestant sa propre volonté. Il devinait, dans ce regard qu’Aimery lui lançait, un mélange de déception, de souffrance et de nervosité inhabituelles. Déception de voir, peut-être, que son père n’approuvait pas l’idée de prendre enfin les armes ; souffrance d’être l’objet d’un désaveu dont il n’était pas coutumier ; nervosité de comprendre qu’il devrait désormais assumer, et jusqu’au bout, l’ordre de ses choix.

— Père, dit Aimery, levant maintenant le poing vers le ciel, tremblant et déterminé à la fois, que vous faut-il de plus ? Étienne de Saint-Thibéry et Guillaume Arnaud sont à Avignonet, le comte nous demande d’intervenir ! C’est la dernière de nos révoltes et la fin du joug que l’Occitanie subit depuis que je suis né ! Par Dieu, vous avez vu ce qu’ils ont fait ! Vous l’avez vu comme moi ! Le temps de la vengeance, le temps de la rébellion finale est venu ! À combien de supplices nous faudra-t-il assister ?

Il affichait une volonté farouche ; tous ses muscles étaient tendus, il s’agitait, libérant cette fureur qu’il n’avait que trop longtemps réprimés.

— Assez, assez, nous n’en pouvons plus ! Assez de tortures, de crimes et de bûchers ! Je n’ai pu m’élancer et combattre au procès de Toulouse ; je n’ai pu sortir l’épée sur le parvis où ils ont brûlé vive la sœur d’Héloïse. Nous n’avons pas cessé de ployer, de nous coucher comme le roseau ! Et cela durant plus de trente ans ! Douteriez-vous soudain de notre cause ? Père, vous qui l’avez portée sur tous les chemins de ce pays, vous dont les ennemis ont tué votre seul véritable amour et ma propre mère, Louve, oui ! Cette Louve que vous chérissiez tant et que ces ignobles démons ont assassinée, presque sous vos yeux ! Que dirait-elle aujourd’hui en nous voyant ici, à Montségur ? Soutiendrait-elle ma décision ? Ma mère est morte, et Léonie des Trencavel, et Aude de Lavelanet, et tant d’autres ! Serais-je digne de Louve, père, serais-je digne de celle qui m’a enfanté, si je refusais de prendre enfin les armes ?

Escartille, d’un geste de la main, essaya de temporiser :

— Garde ton calme, Aimery, je t’en prie. Et réfléchis. Prendre les armes n’est pas la solution. Il y a d’autres moyens, d’autres voies…

Aimery s’arrêta. Il tourna de nouveau la tête vers son père. On eût dit soudain qu’elle était montée sur ressort.

— Ah ? D’autres voies ? Mais lesquelles ? Oui, je sais, père ! Je sais que notre religion nous interdit de verser le sang, que même tuer pour se défendre est aussi grave que tuer par malice, qu’il n’existe aucune circonstance atténuante à ce genre de crime. Je sais que vous-même n’avez pris les armes qu’une seule fois, et que ce fut pour assister à la plus grande tragédie de votre vie, et de la mienne ! Mais père, je suis né avec cette guerre ! Elle est en moi ! Je la porte en mon sein, comme une empreinte indélébile, un compagnon de chaque jour ! Douteriez-vous de notre cause ? Est-ce cela qui vous manque encore, malgré tout ce que vous avez fait ? Le courage de prendre et de reprendre les armes, le prix du sang ? Expliquez-moi, comment pouvons-nous nous en sortir, maintenant, sans nous salir les mains ?

Escartille mit la main sur l’épaule de son fils, qui s’écarta.

— Et l’on nous dit que nous sommes voués à tous les Enfers ! Mais non ! Père, il faut que je vous dise… J’aime Héloïse, de toute mon âme, je l’aime ! Vous savez ce que cela veut dire, vous que l’on a privé de cet amour, de votre seul rêve en cette vie ! Vous le savez plus que quiconque, vous qui ne songiez qu’à chanter pour les dames de Puivert ! Je l’ai découvert, je l’ai compris, ce sentiment s’est glissé en mon cœur presque malgré moi, sans que j’y prête attention ; il est là pourtant, il m’envahit tout entier et j’espère qu’il embrase son cœur comme le mien ! Elle est, avec la sincérité et le respect de cet autre amour que j’éprouve pour vous, ma seule raison de vivre. Et l’on nous dit que nous sommes damnés ? Que Montségur est la Synagogue de Satan, l’abri d’une pauvre et misérable secte ? Non ! Je ne suis pas un damné, un hérétique ! J’aime ! Je n’ai cessé de vouloir le bien, suivant vos préceptes, suivant votre vie exemplaire !

— Exemplaire ? Jamais je n’ai été exemplaire, fils, crois-moi. Il est des choses que…

— Qui jugera ? Qui, aujourd’hui, a le droit de juger que nous ne sommes pas dignes du salut que tous, nous espérons tant ? De ce salut, quel qu’il soit, d’une vie de l’âme après la mort ? Qui peut s’arroger le droit de nous condamner, nous qui ne pensons qu’à aimer ?

— Sais-tu ce qui a déclenché cette guerre, Aimery ? Elle est venue d’un homme qui, il y a de cela trente-quatre ans, a tué Pierre de Castelnau, un légat du pape, alors que rien n’était joué dans ce pays, que tout était encore possible ! Et ce soldat qui planta le pieu dans le dos du légat, personne ne sut son identité, ni même si ce geste avait vraiment été ordonné par le comte de Toulouse ! Pour un soldat inconnu, l’Occitanie est tombée dans cette tragédie ! Pour un seul homme, sans que personne y comprenne rien ! Et vous vous apprêtez à tuer trois, cinq, dix inquisiteurs ! Cela risque de mettre en cause ce qu’il reste des cathares, de nous condamner à tout jamais-et cela, je me demande si même Bertrand Marty en est conscient ! J’ai l’impression d’être le seul à le deviner !

Aimery regarda Escartille.

— Mon cri est Liberté, père ! Cette Liberté que la terre nous a refusée, et pour laquelle je donnerai tout ! C’est un chevalier que vous avez devant vous. Un chevalier que jamais personne n’a adoubé, un chevalier maudit. Mais un chevalier, et le meilleur entre tous, qui jamais ne baissera les bras, quel qu’en soit le prix.

— Et Héloïse ? Comment penses-tu qu’elle prendra cela ?

Ici, Aimery marqua un instant d’hésitation. Puis il dit :

— Elle comprendra. Comme le jour où ma mère vous demanda de prendre les armes pour combattre aux côtés de l’Aragon, dans la plaine de Muret.

Il tourna les talons.

— J’irai à Avignonet.

Comme il était convenu, Aimery prit place parmi le corps expéditionnaire qui partit vers la ville où se trouvaient les inquisiteurs. Les hommes de Montségur descendirent par les falaises escarpées du château ; ils chevauchèrent rapidement avant de rejoindre une autre troupe de faidits, composée de Pierre de Mazerolles, Jordan du Vilar et de sergents d’armes. Cette nuit-là, tout alla très vite. Un messager de Raymond d’Alfaro, acquis à la cause hérétique, leur ouvrit en grand les portes de la dépendance comtale où dormaient Guillaume Arnaud, Étienne de Saint-Thibéry, Pierre Seila et leurs adjoints. Munis des haches les plus tranchantes, les conjurés traversèrent les couloirs de la maison.

Les moines se réveillèrent en sursaut, au moment où autour d’eux on éventrait les portes.

Certains se jetèrent sur le sol en entonnant un Salve regina.

Aimery ne fut pas le premier à entrer, Raymond d’Alfaro lui-même le précédait. Pourtant, ce fut peut-être lui qui frappa le plus, et avec le plus de vigueur.

Il frappait.

Il avait surpris Étienne de Saint-Thibéry dans son sommeil ; celui-ci s’était redressé sur son séant en les entendant entrer. Sitôt qu’il l’avait vu, Aimery avait senti tout son sang crier vengeance. En cet instant, il avait revu défiler dans son esprit le procès d’Aude de Lavelanet, il s’était souvenu du regard éploré d’Héloïse et de leur fuite atroce jusqu’à Montségur. Il libérait enfin une énergie qu’il n’avait pas cessé de contenir, attendant le moment opportun pour procéder à sa propre déclaration de guerre. Le procédé était sournois, les moines sans défense ; désormais, il n’y aurait plus que la loi du talion.

Il s’était rué sur le franciscain. Étienne de Saint-Thibéry était mort au premier de ses coups. Un flot de sang avait aussitôt jailli de sa calotte pour se répandre à grands jets sur son visage, coulant auprès de ses yeux qui, effarés, comprenaient soudain que la vie allait les quitter. Aimery lui était apparu comme l’ange exterminateur… Mais, bien après que tous les moines furent passés de vie à trépas, Aimery frappait encore. Les traits de son visage lui donnaient l’air d’une bête sauvage. Il avait un regard fixe et brûlant ; sa figure était couverte du sang de sa victime. Il levait le bras, poussait un rugissement, puis un autre, abaissant le fléau jusqu’à ce que la tête du franciscain ne devînt plus qu’une bouillie.

Enfin, Jordan du Vilar posa une main sur son épaule.

— C’est fini, Aimery, dit-il. Je crois qu’il est mort, cette fois.

Aimery regarda Jordan, qui croisa ces yeux furieux, vit ces lèvres tremblantes d’où commençait de couler un filet d’écume. Le jeune homme sortit de sa torpeur. Un long tremblement le parcourut. Il fit un pas en arrière, les épaules tombantes, la tête baissée, soudain pantelant. La Bête était repartie, elle avait reflué.

Il reprit son souffle, passa une main sur sa bouche.

— Va be, esta bel s’écria Raymond d’Alfaro, avant de faire éclater lui aussi la cervelle de Guillaume Arnaud et de piétiner dans son sang.

Pas un des inquisiteurs n’en réchappa.

Pendant la nuit, le commando de faidits repartit aussi vite qu’il était venu.

Comme l’avait pressenti Escartille, le raid d’Avignonet eut le même effet que le meurtre de Pierre de Castelnau. Il ne fit que renforcer la détermination cléricale d’exterminer à tout jamais les cathares, en détruisant le seul symbole qui leur restait : Montségur, la Synagogue de Satan.

Le siège commença en mai 1243, lorsque le sénéchal royal de Carcassonne, Hugues des Arcis, accompagné d’une armée de chevaliers et de sergents d’armes français, vint planter ses tentes au pied du pech. Aguilah déploya les bannières et prit la tête de l’armée et des convois, avec le sénéchal. Une marée humaine se répandit dans les vallées qui entouraient Montségur. On disait le château inexpugnable, mais on l’avait dit de Termes, de Minerve et d’autres citadelles. La situation de Montségur était particulière : sans doute les forces de l’Occident tout entières, réunies contre la colonie cathare, ne parviendraient-elles à réduire cette forteresse que par la faim et la soif, en l’empêchant de communiquer avec l’extérieur. Aguilah et des Arcis attendaient encore des renforts ; les dimensions de la montagne exigeaient toujours davantage de soldats.

Bienvenue dans l’Église de Satan.

Hugues des Arcis se présenta donc sous le château formidable. Il pensait que Montségur capitulerait avant la fin de l’été, mais le château tint assez longtemps pour attendre la saison des pluies. On remplit les citernes ; les dons abondants de croyants hérétiques, riches ou pauvres, affluaient de tous les coins du pays. Les Occitans trouvaient toujours un moyen de contourner les obstacles et de franchir les barrages des croisés. Hugues des Arcis pouvait bien pester en s’excusant platement auprès de Sa Sainteté, les marchands des bourgs voisins parvenaient chaque fois à tromper la vigilance de la soldatesque française pour se rendre là-haut, dans le castrum de Montségur. Ils allaient y faire leur marché ! Le meurtre des inquisiteurs avait fait des chevaliers de Montségur les héros d’une liberté que la population occitane n’avait pu conquérir. L’Occitanie tout entière priait pour leur salut. Chaque nuit, des montagnards dévoués à la cause hérétique franchissaient les lignes ennemies ; des messagers survolaient tous les dangers pour gagner le Toulousain, le Carcassès, le comté de Foix ou l’Aragon. Même lorsque ses forces comptèrent dix mille personnes, des Arcis ne put empêcher les convois de blé et les nouvelles fraîches de parvenir à Montségur. Les cathares avaient leurs réseaux, patiemment développés durant toutes ces années de persécution. Ils jouaient à plein et, plus que jamais, Montségur était pour le cœur du peuple occitan l’emblème de la révolte et le soleil de l’espérance. Pour les troupes du sénéchal de Carcassonne, l’escalade des parois de la falaise était impensable ; une volée de pierres jetée depuis le sommet eût suffi à détruire les cordons français les uns après les autres. Il était inutile de vouloir se servir des machines de guerres habituelles en de pareilles circonstances ; le site était inaccessible. La crête orientale était connue des gens du pays, mais les pistes forestières allaient se perdre au milieu de nulle part. Ainsi, cinq mois durant, assiégés et assiégeants campèrent sur leurs positions.

Dans la cour dallée de Montségur, Aimery se tenait devant une escouade de quinze sergents d’armes et autant d’écuyers. Il faisait tournoyer son épée, l’abattait devant lui, pivotait sur lui-même dans un cri ; puis il s’agenouillait, pourfendant de nouveau un ennemi imaginaire, sa cape volant sur ses flancs. Une fois ce mouvement achevé, les sergents et écuyers qui lui faisaient face l’imitaient en cadence. Han ! Han ! Ils avançaient comme un seul homme, tournoyaient, frappaient et s’agenouillaient en poussant des exclamations sauvages. Non loin de lui, des chevaliers faidits s’entraînaient pareillement avec d’autres corps de troupes. On trouvait là même des femmes, à qui l’on apprenait à tenir un arc ou une arbalète. Elles décochaient des bouts de bois à peine taillés vers des cibles de circonstance, ou des sacs emplis de terre que l’on avait suspendus au préau des baraquements, comme des gibets de potence. Un ou deux enfants étaient présents. Escartille lui-même, assis avec eux, laissant couler quelques cailloux entre ses doigts, assistait à ce spectacle sans rien dire. Esquieu de Mirepoix se trouvait à côté de lui. Il leva vers Escartille un regard admiratif :

— Ils vont nous défendre ? Dis, ils vont nous défendre ?

Escartille le considéra un instant.

Il passa la main dans les cheveux ébouriffés de l’enfant et lui fit un sourire.

— Oui. Ils vont nous défendre.

Puis son sourire le quitta. Il regarda de nouveau Aimery.

Il virevoltait. Sa participation au commando d’Avignonet en avait fait l’un des premiers soldats de Montségur et, à son tour, il se révélait l’âme d’un meneur d’hommes.

Escartille avait peur.

L’un de ces soirs où l’effervescence régnait au château, il rejoignit sa cabane ; il venait juste d’assister au premier conseil de guerre que présidaient Raymond de Péreille et Pierre-Roger de Mirepoix. La tête pleine de ce qu’il avait entendu, il s’apprêtait à pénétrer dans le logis qu’il occupait avec Aimery et Héloïse, lorsqu’il s’arrêta net.

Il venait d’entendre quelque chose, des bruits feutrés, étouffés par le vent. Puis un gémissement. Il resta un instant près du seuil, posté de telle façon qu’il demeurait invisible de l’intérieur. Et il comprit.

Il regarda le bout de son pied, écarta un caillou, les yeux baissés.

Le visage de Louve vint danser devant lui. Elle lui souriait. Il se souvint de ces nuits d’autrefois, et surtout, des deux seules nuits qu’il avait passées avec elle. La première nuit, ils avaient conçu Aimery. La seconde, celle des retrouvailles, du bonheur absolu, de cet amour si longtemps cherché, enfin retrouvé. Si peu de temps avant que tout ne s’effondre. Il est difficile de peindre les émotions qui agitèrent son cœur à ce moment-là. Il était heureux qu’une fois encore, bien que le ciel semblât tomber sur eux, l’amour puisse encore trouver son chemin. Il était heureux pour Aimery et pour la jeune fille – et en même temps, si triste, si mortellement triste. Ils s’aimaient, oui, ces amants de Montségur, mais dans de telles circonstances que l’amour lui-même risquait d’être vain et sans issue. Il s’éloigna de quelques mètres, s’assit sur un rocher et se plongea la tête dans les mains, en proie à une morsure que le froid des cimes ne fit qu’accuser.

Le sacrement de mariage tel que l’entendait la tradition romaine n’avait jamais satisfait les cathares ; sans doute ne voyaient-ils dans ces serments d’éternité que des apparences destinées à soumettre la femme à l’homme, et des moyens de masquer des alliances souvent plus vénales et calculatrices que désintéressées. Le mariage sacramentel avait pour première fonction de donner un alibi à la copulation et à la duperie adultérine que, dans le même temps, on se plaisait à entretenir avec amusement. Forts de toutes les utopies, ils croyaient à l’égalité amoureuse comme fondement de l’équilibre du couple. Ils prônaient le mariage sans contrainte, un mariage dont il était aisé de se délier. Ils avaient admis l’inadmissible, le caractère fluctuant de l’amour. Parfaits et parfaites ne répugnaient pas à la compagnie de couples concubins, bien au contraire. Ils se rendaient chez eux avec la même bienveillance que chez les autres ; du moment que l’amour était là, le reste devenait subalterne.

Il va sans dire que lorsque Aimery et Héloïse demandèrent à s’unir, le lendemain même du soir où Escartille avait failli les surprendre, cette requête parut incongrue à de nombreux habitants de Montségur, à l’heure où chaque lendemain devenait de plus en plus incertain. C’était pourtant cette même raison qui poussa les amants à se manifester. Si la mort advenait, ils s’en iraient avec l’espoir d’un amour qui leur survive ; s’ils en réchappaient, tout serait possible. Ils s’aimaient et devaient le dire. Escartille ne désapprouva pas, se rappelant combien lui-même eût aimé épouser Louve avant qu’elle ne disparaisse. C’était là, sans doute, l’un de ses plus grands regrets ; et sa conversion au catharisme n’en était-elle pas le premier des fruits ? N’était-il pas entré en religion comme un signe posthume, pour dire à Louve que jamais il ne l’oublierait ? Même si la situation prenait le tour tragique que l’on pouvait craindre, il voulait qu’Aimery et Héloïse puissent accomplir ce que le sort lui avait refusé.

Aimery guetta cette approbation avec inquiétude ; depuis qu’il s’était rendu à Avignonet contre l’avis de son père, il ne se sentait plus le même. Escartille aussi avait perçu ce changement et tous deux craignaient qu’une distance inhabituelle ne vînt se glisser entre eux. Il donna à cette complicité nouvelle la valeur d’une réconciliation silencieuse. Escartille plaida la cause devant Bertrand Marty qui accueillit chaleureusement cette requête, comme un signe que l’espoir vivait encore à l’ombre du château.

— Eh bien qu’il en soit ainsi, si cela plaît aussi à Dieu. Vous, Escartille, avez le pouvoir de donner votre bénédiction à cette union. Amenez-les ici. Je serai à vos côtés.

Les amants de Montségur se présentèrent donc devant eux. Héloïse ne portait qu’une robe austère et simple ; on avait tressé à son intention une couronne de fleurs, dont sa tête était ceinte. Un voile de fortune, attaché à sa taille, traînait derrière elle. Elle tenait en main un bouquet de fleurs des montagnes, dont la moitié était déjà fanée. Aimery avait revêtu sa cotte de mailles et une cape rouge à capuchon. C’était la fin du jour. Deux flambeaux éclairaient le couple, ainsi qu’Escartille et Bertrand Marty. La cérémonie fut brève, il n’y eut presque pas de témoins. Parmi ceux qui se trouvaient là, le jeune Esquieu de Mirepoix apporta à la mariée un autre bouquet, avec un sourire angélique qui porta Héloïse au bord des larmes. Puis elle unit sa main à celle d’Aimery.

Ils la levèrent vers le ciel.

— Voulez-vous, dit Escartille, être unis dans l’amour ?

— Oui, répondit Héloïse.

— Oui, répondit Aimery.

— Vous promettez-vous fidélité l’un à l’autre ? Vous engagez-vous à prendre soin l’un de l’autre, dans la santé comme dans la maladie, quelles que soient les infortunes de la vie ?

— Oui, répondirent-ils ensemble.

Bertrand Marty s’avança en souriant. Escartille, lui, exultait.

— Embrassez-vous. Vous êtes mariés.

Quelque temps plus tard, Héloïse fut saisie de nausées et de vomissements.

Il fallut se rendre à l’évidence : elle était enceinte.

Le siège, lui aussi, devait durer neuf mois.

Et la situation bascula.

Nous allons tous mourir.

Longtemps, les chevaliers de Montségur espérèrent lasser leurs ennemis ; mais en octobre, à l’approche de l’hiver tant redouté, Hugues des Arcis recruta un détachement de routiers basques, montagnards de terrain prêts à se lancer à l’assaut de la forteresse. Au fond des gorges du Lasset, ils se regroupèrent pour détailler les cartes du lieu. Le point le plus bas de la défense ennemie était une tour juchée sur un rocher de la crête orientale, munie d’une étroite plateforme située à quatre-vingts mètres en contrebas du château lui-même. Les Basques encordés montèrent de nuit en direction du pech, par un sentier de chèvre particulièrement abrupt ; la garnison de la tour fut surprise et massacrée. Cette fois, l’armée française avait pris pied aux abords de l’inviolable forteresse. En novembre, l’évêque d’Albi, Durand, apporta de nouveaux renforts à Hugues des Arcis. Des ingénieurs habiles, experts dans la construction de machines de guerre, se succédèrent pour renforcer la position acquise. Des soldats se hissèrent sur la plate-forme de la tour ; on y achemina des poutres, des madriers, des cordes, des pièces de fer ; on s’attela à la construction de catapultes tandis qu’un défilé de tailleurs de pierre préparait plusieurs milliers de boulets. Le sénéchal de Carcassonne et l’évêque d’Albi étaient désormais décidés à gagner chaque jour du terrain. Leurs machines une fois montées, il leur fut aisé de faire bombarder la barbacane qui, avançant sur la crête, protégeait les abords de Montségur. Si les assiégés craignaient de voir leurs chances compromises, la situation, à ce stade, n’était pas encore désespérée : l’étroitesse des espaces où se jouaient les combats rendait impossibles des mouvements d’envergure ; un ingénieur de la petite ville de Capdenac, Bertrand de la Baccalaria, parvint à forcer le blocus pour se rendre au château et faire élever, dans la barbacane de l’est, une machine qui pouvait répondre coup pour coup au tir de pierrière du sénéchal. Les boulets fusaient, de part et d’autre des précipices, sans toutefois entamer les positions catholiques ou cathares.

La neige tomba.

Les ravitaillements et les renforts s’espaçaient. Les arbres tendaient vers le ciel leurs ramures épineuses et déchiquetées. On mourait de froid au sommet de la montagne. Lorsque les habitants se parlaient, c’était pour exhaler de leur bouche de nouveaux nuages de fumée. Ils étaient entassés dans le castrum abîmé, dans le château ridiculement étroit, tout là-haut, dans un dénuement et une promiscuité sans bornes. Après les premiers combats, il ne restait à Montségur qu’une centaine de soldats, contre les dix mille combattants ennemis. Dix mille, quinze mille bientôt ! Pourtant, les hérétiques ne renonçaient pas. À la Noël, ils n’avaient toujours pas capitulé et Hugues des Arcis, que la rigueur du siège commençait aussi à exténuer, n’était pas en mesure de prendre la place.

Il réussit toutefois un nouveau progrès, décisif celui-là. Une nuit, un cordon de montagnards guida les soldats en empruntant un passage pratiqué dans la roche même. Il ne s’agissait pas, cette fois, d’un sentier, mais bien d’un passage, un chemin secret, invisible au premier coup d’œil, taillé à coups de burin – sans doute l’un de ceux que les partisans cathares avaient eux-mêmes utilisés pour communiquer avec l’extérieur du château. Une série d’anfractuosités reliées par une mince corde, auxquelles on accédait par quelques marches qui avaient l’air toutes naturelles. La troupe y grimpa dans une obscurité quasi totale. Elle parvint à l’intérieur de la barbacane et les assaillants décimèrent aussitôt les sentinelles. Leurs compagnons du château n’eurent pas le temps de leur porter secours. Cette fois, Hugues des Arcis était bel et bien maître de la montagne. Montségur n’était plus protégé que par un étroit passage et les Français pouvaient faire monter de nouvelles troupes aux abords de la citadelle.

Le lendemain, l’un des soldats repéra le chemin par lequel ils étaient passés : il surmontait des précipices vertigineux.

Il eut une exclamation de stupeur.

Jamais je n’aurai pris ce chemin si, de jour, j’avais vu le précipice où nous marchions.

La prise de la barbacane tenait du miracle. Elle résonna pour les assiégés comme le glas de leur défense. La population de Montségur, désespérée, comprit que tout était perdu. Deux hérétiques, du nom de Mathéus et de Pierre Bonnet, furent désignés pour s’enfuir avec une partie du trésor que les assiégés avaient accumulé. Bertrand Marty et Raymond de Péreille n’obtinrent plus que de maigres renforts, qui se comptaient sur les doigts de la main.

Ils avaient longtemps espéré que le comte de Toulouse reprendrait les armes. Des messagers filaient encore par toute l’Occitanie pour trouver des soutiens à Montségur. Mais Raymond VII était plus que jamais isolé. Le roi d’Angleterre, allié du comte, avait été défait à Taillebourg par le roi de France ; rien ne bougeait du côté aragonais. Raymond, contraint et forcé, s’était résolu à demander à la France une nouvelle paix. À présent qu’il s’était soumis, et même s’il continuait à manœuvrer dans l’ombre pour le salut des siens, aucune résistance n’était plus possible. Longtemps, on avait allumé des feux sur les montagnes voisines, pour continuer de communiquer avec Montségur ; les signaux de fumée s’étaient arrêtés. Le comte avait envisagé une opération de rescousse pour sauver Montségur avant la Noël. Mais rien ne s’était passé. Raymond VII était parti en Italie, promettant qu’il interviendrait à Pâques.

Ils filaient, ils galopaient, les messagers, nuée sans espoir !

Bertrand Marty, Pierre-Roger et Raymond de Péreille accueillaient leurs résultats avec consternation, saisissant des lettres cachetées, déroulant des rotulus de parchemin qu’ils lisaient avec gravité avant de renvoyer avec tristesse ceux qui les leur avaient apportés.

Et l’évidence – crépusculaire, glaciale comme cet hiver qui n’en finissait pas – s’imposa à chacun d’eux.

Ils étaient seuls.

Nous allons tous mourir.

— Aux remparts !

Aimery avait été désigné pour diriger l’un des corps de la garnison juché sur la muraille.

Et ce fut la dernière bataille.

Les catapultes étaient en place ; les soldats, quatre par machine, réglaient la tension des cordes en ajustant les roues dentées avant de bloquer les cliquets ; les verges pivotèrent autour de leur axe dans des grincements. Les engins furent positionnés dans la direction de Montségur, on cala la corde des arcs horizontaux dans les encoches des cueillerons, de façon à augmenter au maximum l’énergie de propulsion. On activa les treuils pour charger chacune des catapultes. Au signal du sénéchal des Arcis, les crochets furent libérés, les verges heurtèrent leurs butoirs dans des coups secs et simultanés.

La myriade de projectiles s’envola aussitôt dans des sifflements.

Une pluie de boulets s’abattit dans la cour de Montségur. On courait au milieu de cette mitraille, qui venait faire exploser les dalles de pierre ; les femmes donnaient la main aux soldats qui les aidaient à se précipiter vers un nouveau refuge. Les boulets fusaient de toutes parts. Ils s’écrasaient sur les toits des baraquements de bois, crevaient le sol pour s’y nicher dans des bruits sourds et des éclats de rocs ; ils défonçaient les cabanes ; ils frappaient de plein fouet le donjon des Péreille et la Maison des Hérétiques.

— À mon signal ! dit Aimery, organisant la riposte.

Trente hommes s’alignèrent aussitôt contre les remparts, prenant appui de leur coude sur la pierre, l’œil plissé, ajustant la pointe de leur arbalète en direction de la barbacane prise par les croisés. Lorsque Aimery baissa le bras, les carreaux sifflèrent instantanément dans l’espace ; les croisés s’agenouillèrent ou dressèrent leur écu. Les projectiles s’abattirent autour d’eux ; ils rebondissaient contre les boucliers dans des bruits sourds et vibrants, venaient se ficher dans l’armature de bois de leurs machines, ricochaient contre les murs comme une nuée d’insectes aux dards acérés. Il fallait trente carreaux pour toucher un ou deux hommes ; et l’opération se répétait immédiatement, empêchant les soldats de l’ost, par ce tir de barrage fourni et serré, d’aller plus avant. Certains, pourtant, se jetèrent en hurlant à flanc de falaise, tentant de franchir les quelques dizaines de mètres qui les séparaient encore du château. Ils couraient en hurlant par-dessus les rochers, dans l’étroit défilé qui surplombait le vide, lancés dans le plus périlleux des assauts.

Au plus fort de la bataille, Aimery descendit des remparts. Escartille était dans la cour. Le jeune homme dégaina son épée dans un hurlement. Il était tombé en essayant d’éviter des tirs ennemis ; une entaille profonde courait sur son front, sa joue était tuméfiée.

— Alors père, que faisons-nous à présent ? Resterons-nous ici en attendant d’être massacrés ? Vous avez renoncé à tuer, il me faut le faire pour vous ! À moi d’être ce guerrier que vous n’avez pas voulu être. À moi d’être ce bras criminel que notre foi s’est toujours refusée à dresser contre ceux qui nous oppriment !

Escartille cligna des yeux. Un boulet s’abattit, ils firent un bond de côté tandis qu’il s’écrasait à côté d’eux.

Aimery poussa un nouveau cri de rage et remonta sur les murailles.

Au-dehors, les croisés se précipitaient, munis d’échelles qu’ils transportaient sur le défilé, en direction des remparts de Montségur. Deux groupes parvinrent à franchir les salves des arbalétriers en se protégeant comme ils le pouvaient. Ils jetèrent sans hésiter les échelles contre les murailles. Sitôt que quelques-uns s’étaient engagés avec témérité sur leurs barreaux, la garnison de Montségur les repoussait.

— Ne les laissez pas approcher !

— Ne vous laissez pas submerger par le nombre ! s’écria un homme, comme en écho à la voix d’Aimery.

Cet homme était Arnaud de Bensa, l’un des défenseurs du château. Aimery l’avait pris en amitié ; l’épreuve les avait rapprochés. Il venait de se dresser sur les remparts lorsqu’une flèche transperça son plastron. Arnaud vacilla quelques secondes. Il n’était pas mort, mais un soldat de plus était à terre. Nombreux étaient ceux que ces batailles répétées, de plus en plus meurtrières, avaient fait tomber. Ils avaient été tués par poignées, puis par dizaines. On avait consolé à temps la plupart d’entre eux, lorsque la situation le permettait, leur imposant les Évangiles sur le front. Aujourd’hui, il ne restait à Montségur qu’un peu plus de deux cents personnes. Aussi les femmes furent-elles mises à contribution, pour soigner les blessés, relever ceux qui pouvaient être encore valides, mais aussi pour renouveler les armes et aider à actionner la catapulte de Bertrand de la Baccalaria.

Dans l’atelier de couture que dirigeait la parfaite Marquesia Hunaud de Lanta, on travaillait sans relâche. Héloïse était assise sur une paillasse, au milieu des femmes qui l’entouraient. Deux flambeaux crépitaient dans la cabane.

En elle, l’enfant n’avait cessé de grandir. Elle le sentait, il lui donnait de temps en temps des petits coups à l’intérieur de son ventre. Oui, elle portait la vie, elle sentait cette étincelle au plus profond d’elle-même.

Ses mains avaient conservé leur fraîcheur et leur finesse. Elle les voyait danser ces mains, ces petites mains, pique l’aiguille, pique et repique encore, Héloïse, sans jamais t’arrêter ! Oublie qu’Aimery, en ce moment même, se jette au milieu d’une bataille sans issue, sur ces remparts, dans cette cour qui n’est plus qu’un champ de ruines, oublie cet enfant qui tressaille en toi ! Oublie que tu es là toi aussi, à Montségur, au sommet de la montagne ! Oublie pour ne garder, jusqu’au bout, que cette ténacité farouche qui t’offre d’accomplir ce que tu peux accomplir encore.

Pique l’aiguille, puisque, pour seules armes, il ne te reste que tes mains.

Pique l’aiguille.

— Il faut prendre les devants, dit Aimery.

Il se jeta sur une échelle que les croisés avaient abandonnée, et qui vacillait encore, prête à choir, auprès des remparts. Sans réfléchir plus avant, il s’élança. Une dizaine de flèches s’écrasèrent de part et d’autre de lui, dans sa descente. Non loin, on évacuait du chemin de garde Arnaud de Bensa, qui tendait une main vers le ciel. Aimery fut bientôt suivi par deux faidits ayant participé au commando d’Avignonet, puis par d’autres de ses hommes, tandis qu’un nouveau tir venu de Montségur protégeait cette sortie d’une folle témérité.

Loin au-dessus du château, un faucon pèlerin décrivait des cercles dans l’espace, en poussant des cris stridents.

Aimery bondit en direction de la corniche où d’autres croisés s’aventuraient une fois de plus.

On se battait maintenant au flanc de la falaise, par-dessus ces roches plongeant de part et d’autre du chemin étroit. Aimery donnait de furieux coups d’épée. Un croisé bascula dans le vide. Il fit une chute de plus trois cents mètres, rebondit sur un promontoire de la falaise, suivi d’un second, qui chuta de cinq cents mètres, traversa le faîte des arbres de la forêt, en creva le feuillage avant de dévaler plus bas, dans un torrent de poussière.

Leur hurlement alla se perdre au fond des vallées.

On se battait là-haut, et les plus malheureux plongeaient, vagues silhouettes entrechoquant leurs armes sur la corniche, perdues dans ce paysage immense.

Aimery frappait encore et rien ne semblait devoir l’arrêter.

Ce fut en toute hâte qu’Escartille rejoignit Bertrand Marty, à la demande de celui-ci.

Il pénétra dans la première salle du donjon des Péreille. Bertrand était là, dans sa robe noire. L’épuisement de ces derniers mois lui faisait courber les épaules et accusait la douleur de ses traits. À mesure que le temps était passé, il était devenu transparent. On devinait sous sa chair tendue des contours squelettiques, les nervures sinueuses de ses veines.

Il considéra Escartille quelques secondes, puis l’invita à le suivre.

— Il est temps que vous sachiez.

Escartille fronça les sourcils. L’évêque venait de tourner les talons ; ils traversèrent la cour d’un pas précipité, entendant la rumeur des combats venus du dehors.

— Venez, mon ami, dit encore Bertrand Marty de sa voix chevrotante. Il faut que vous sachiez, vous comprenez ?

Bertrand lui avait saisi le bras. Ils s’engagèrent dans la Maison des Hérétiques et allèrent jusqu’au bout de la salle voûtée. Bertrand Marty contourna un autel et s’avança vers une porte dérobée, en prenant un flambeau au passage. Le vieillard tremblait ; Escartille le sentait à la paume de sa main, qui s’était refermée contre lui. Mais ses yeux étincelaient. Il comprit, tout à coup, que le chef de l’Église de Montségur cachait quelque chose ; quelque chose qu’il allait lui révéler, à l’instant même. Un secret, sans doute, d’une dimension incomparable. Et cette marque de confiance, en même temps qu’elle le touchait, faisait naître en lui une peur inconnue, irrépressible, qui le fit aussitôt frissonner de tout son corps. Pourquoi l’évêque l’entraînait-il ici maintenant ? Que fallait-il qu’il sache ?

— Vous avez bien mérité de voir ce que je vais vous montrer. Peu de gens sont au courant de cela, mon ami. Il m’a semblé que vous deviez en être averti. N’y voyez pas qu’un privilège – ou plutôt, voyez-le ainsi, si vous le souhaitez ; mais sachez que son prix est terrible et inimaginable, et que ce cadeau que je vous fais n’en est pas un.

Ils s’étaient engagés dans un escalier de pierre qui descendait vers les profondeurs. Ils débouchèrent dans une petite chapelle et empruntèrent un nouvel escalier, plus étroit, en franchissant une porte à l’un des angles de la chapelle. Jamais Escartille ne s’était aventuré par ici. Il regardait avec étonnement le passage qui, bien que travaillé par l’homme, avait d’abord été un conduit naturel, dont il ignorait l’issue. Ce fut bientôt un dédale de galeries souterraines, suintantes d’humidité.

— Ce sont les fondations des anciennes ruines, continua Bertrand Marty. C’est ici que nous entreposons nos vivres et nos richesses. Les constructeurs du château actuel ont pris garde à nous en conserver l’accès, par la porte dérobée que nous avons franchie. L’une de ces galeries communique avec l’autre versant de la montagne. Ces passages pourraient nous servir, et peut-être plus tôt que nous le croyons.

Ils tournèrent trois, quatre fois à l’angle des galeries. Enfin, ils parvinrent devant une nouvelle porte de bois. Deux hommes se trouvaient là. Ils saluèrent.

— Holà, mes braves, dit Bertrand d’un air sombre, tandis que les gardes s’agenouillaient avec respect en murmurant les paroles du melhorament.

Il tira de son habit noir une lourde clé d’or qu’il gardait autour de son cou, à même la peau. Il la fit tourner trois fois dans la serrure. Escartille entendit un cliquetis, puis Bertrand, d’un geste ample, l’invita à entrer.

— Escartille de Puivert, voici la première vraie richesse de notre Église.

Il poussa la porte.

Escartille écarquilla les yeux en découvrant le nouveau spectacle qui s’offrait à sa vue.

Il se serait attendu à trouver des monceaux d’or et d’argent, des fontaines de perles, des cascades de pièces sonnantes et trébuchantes, des coffres dégorgeant de pierres précieuses, de diamants, de rubis, de saphirs, d’incomparables joyaux ; tout ce que la communauté avait pu entasser de dons et de richesses, depuis tant d’années. Mais au lieu de cela, il ne vit que quelques muids de blé, quelques graines répandues ici et là ; un autel semblable à celui de la salle où l’on assurait l’initiation des nouveaux parfaits ; et des quantités de livres, manuscrits de toute taille et de toute forme, qui composaient une bien étrange bibliothèque, recouverte de voiles et de rideaux qui les protégeaient de l’humidité.

— Manuscrits bogomiles, gnose, enseignement de Manès, traités de théologie, Cène secrète, Livre des Deux Principes, et bien sûr, les saintes Écritures. Tout est là, et nous faisons acheminer d’autres textes, qui nous parviennent de chacun des pays où notre communauté est représentée, d’Espagne, de Bulgarie, d’Italie, même de Constantinople !…

Escartille avança. Il déambulait à présent parmi ces montagnes de livres, avec la sensation soudaine de se trouver dans une bibliothèque infernale. Il passait au milieu d’eux, s’arrêtait de temps à autre, caressait un rouleau de parchemin. L’un des livres parut à Escartille plus volumineux que les autres.

Bertrand plissa les yeux tandis qu’Escartille se saisissait du livre.

Il souffla dessus et un titre lui apparut.

La Seconde Vie de Jésus-Christ.

Il se tourna vers Bertrand Marty. Celui-ci resta là, sans bouger, durant quelques secondes. Puis il dit, d’une voix profonde :

— Eh oui ! L’esprit, mon ami… L’esprit. Vous êtes ici dans notre sanctuaire ; dans le Montségur inversé, celui des souterrains, du village à l’envers. Vous êtes dans le temple secret de notre savoir. Nous y avons rassemblé des œuvres insolites, odieuses à l’Église romaine ; les textes que nous avons nous-mêmes rédigés, mais aussi ceux d’autres religions, d’autres formes de pensée qui sont parvenues jusqu’à nous, des œuvres philosophiques, parfois provocatrices, blasphématrices et scandaleuses. Toutes, cependant, témoignent d’une même quête de spiritualité. Une recherche jamais assouvie, la seule qui importe : celle de la vérité de l’âme. Ces œuvres nous ont nourris, elles nous ont tantôt permis d’affermir notre foi et celle de nos croyants, tantôt de la mettre en doute. Nous avons cherché à les comprendre, à en démontrer ou à en réfuter les postulats. Ceci est notre enfer, Escartille. Ce que vous avez sous les yeux en est un exemple parmi d’autres. La Seconde Vie de Jésus-Christ est… un cinquième Évangile. Un Évangile anonyme, apocryphe et honteux. Il prétend que Jésus n’est pas mort sur la croix, mais qu’il aurait eu une autre vie, avec Marie de Magdala. Qu’il aurait eu d’elle un fils, un héritier. Le Saint Graal, mon ami. Le sang royal. L’héritier du Christ ! Et ce contre-Évangile prétend que l’héritier de cette dynastie du Christ serait encore vivant, parmi nous. Voici l’un des grimoires que nous avons sauvé d’une destruction certaine, s’il était tombé en de tout autres mains que les nôtres. Comment et pourquoi ce livre a-t-il été conçu ? Ne s’agit-il que d’élucubrations, ou nous cache-t-il une vérité voilée, partielle ? Cela est sans importance. Il nous a permis, ainsi que je vous le disais, de mettre à l’épreuve ce que nous pensions du monde et du sens de notre foi. De la réitérer en nous rappelant sa source : celle des Apôtres, des premiers chrétiens.

Escartille fronça les sourcils, continuant de regarder autour de lui.

Sur l’une des parois du mur se trouvait une étagère, avec des flacons qui semblaient contenir un étrange liquide, qu’il ne parvenait pas à identifier. Voyant son regard interrogateur, Bertrand Marty saisit l’un des flacons et le lui donna.

— Tenez, mon ami. Je sais que dans une autre vie, vous avez été troubadour ; que vous aviez l’amour de la rime, du texte et de la musique. Cette encre que vous avez sous les yeux a de bien étranges propriétés : elle nous vient des confins de l’ancienne Byzance et est invisible à l’œil nu. Elle n’apparaît que sous l’effet de circonstances particulières, lorsqu’elle est soudain portée à la chaleur. Voici peut-être de quoi écrire le plus beau et le plus sombre des poèmes ! Un poème invisible. Un poème caché sous le vaste texte de la réalité, comme Dieu Lui-même.

Escartille contempla le flacon un instant.

Encore incrédule, il avait jusque-là gardé le silence. Bertrand Marty posa de nouveau une main sur son bras. Il tremblait de plus belle.

— Et maintenant, mon ami, maintenant…

L’évêque se dirigea vers un coffret, disposé sur une table, entre deux muids de blé. Il l’ouvrit après avoir fait danser sa clé d’or dans la serrure. Il s’agenouilla, baisa les parchemins, tantôt déployés, tantôt enveloppés dans du velours rouge, sur lesquels se trouvait posé le coffret. Enfin, il s’avança vers l’une des parois du mur. Alors, lentement, il fit rouler une lourde pierre de taille et approcha le flambeau du trou ainsi dévoilé.

— Escartille de Puivert, vous allez voir le plus fou, le plus effroyable des secrets que l’Histoire ait jamais cachés à notre pauvre humanité.

Escartille vit. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre. Puis son cerveau perçut enfin la mesure de ce qu’il avait sous les yeux. Il vacilla, à mesure qu’il prenait la dimension de cette révélation.

Sur ses traits se peignit alors un masque d’horreur absolue.

Sur la montagne, Aimery continuait de batailler.

D’autres croisés arrivaient ; l’étroitesse de la corniche leur interdisait de se présenter à plus de trois ou quatre sur une même rangée. Mais la lutte était inégale, la proportion entre les soldats de l’ost et les assiégés ne pouvait tourner qu’au désavantage de ces derniers. Aimery tournoyait, bougeait avec agilité, rapidité et adresse ; son écu était déjà moucheté, transpercé d’une dizaine de carreaux d’arbalète. Chaque instant risquait de lui être fatal.

Aimery leva les yeux et siffla.

Là-haut, dans le ciel, le faucon plongea.

Il piqua en tournoyant vers une nouvelle rangée de croisés. Ses serres s’abattirent instantanément sur le visage de l’un d’entre eux, qui poussa un hurlement tandis qu’un flot de sang jaillissait de ses yeux crevés, de son front lacéré. Le faucon remonta vers le ciel, tournoya de nouveau. Il redescendait ainsi à intervalles réguliers, sans que les projectiles ennemis réussissent encore à l’atteindre, après avoir décrit dans le ciel de nouveaux cercles concentriques. Il s’abattait, frappait du bec, ou bien, un moment disparu, il jaillissait soudain de nulle part. L’un des croisés recula de quelques pas sous l’assaut de l’animal. Empêtré dans sa cotte de mailles, il donnait de l’épée dans le vide tandis que le faucon battait des ailes à quelques centimètres de son visage. Aveuglé, il lui suffit d’un écart imprudent pour trébucher et basculer dans le vide.

Et le faucon reprit son envol.

Durant quelques instants, les croisés refluèrent.

Aimery leva sa main gantée. Le faucon vint s’y poser.

Loin en contrebas, Hugues des Arcis avait regagné le pavillon où se trouvait Aguilah de Quillan. Il aperçut, sur la corniche, le profil d’Aimery, et de cet oiseau juché sur sa main. Le soleil rougeoyait à présent. Une nouvelle pénombre commençait de s’abattre dans les vallées. Des Arcis regarda les silhouettes de ce guerrier et du rapace, qui se découpaient nettement auprès du château de Montségur…

Puis le sénéchal royal de Carcassonne balaya d’un revers de main les tentures de l’entrée du pavillon.

Aguilah se trouvait là, assis dans un fauteuil. Il paraissait plongé dans de profondes méditations. Priait-il ? Hugues des Arcis n’aurait su le dire. Sa calotte sur le crâne, il était légèrement penché en avant, les mains jointes sur son menton. Il était immobile et paraissait fixer un point indéfini de l’espace. Le sénéchal s’avança vers lui. Des Arcis était un homme vigoureux, de haute taille. Son capuchon de mailles disciplinait une chevelure abondante. Croix brodée sur la poitrine, épée au côté, le sénéchal planta un pied devant Aguilah, l’arrachant à ses pensées.

— Ils se battent encore. Je ne sais combien d’hommes demeurent encore à Montségur, mais ils en perdent toujours un peu plus. Les faidits, les soldats, les écuyers sont vaillants. Longtemps, j’ai douté que nous en viendrions à bout. Pierre Amiel, notre bien-aimé archevêque de Narbonne, partageait mon scepticisme…

Aguilah leva les yeux, sans bouger la tête, ni le masque impassible de son visage.

Il serra le poing. Un éclair courut sur les bagues de ses doigts.

— Nous les tenons, dit-il seulement.

Puis il replongea dans ses méditations, oubliant la présence du sénéchal, les yeux de nouveau perdus dans le vide.

La nuit vint.

Les assiégés tentèrent une dernière sortie, destinée à incendier la pierrière qui bombardait les remparts sans relâche. Cette ultime tentative échoua. Au contraire, elle donna aux armées ennemies une occasion de pousser leur avantage. Il y eut quelques nouveaux corps à corps, par-dessus les abîmes. Les femmes de Montségur, Corba de Péreille, Cecilia de Mirepoix, Arpaïs de Ravat, leurs enfants même, se mêlèrent à cet ultime sursaut. Quand tout fut achevé, on entassa comme on put les blessés et les mourants. Il s’en fallut de peu que les Français ne se saisissent du château. La situation était devenue insupportable.

Aguilah ne s’était pas trompé.

Au lendemain de cette nuit tragique, le cor sonna longuement, renvoyé en écho par les vallées alentour.

Un linge blanc fut déployé dans le ciel, sur les remparts.

Bertrand Marty, Raymond de Péreille et Pierre-Roger de Mirepoix avaient pris leur décision.

Montségur demandait à négocier.

Pierre-Roger de Mirepoix descendit seul pour parlementer.

Il se rendit sous le pavillon d’Aguilah et se retrouva bientôt en face de lui. Des Arcis, Ferrier et Pierre Amiel se trouvaient là également. Mon Dieu, ce qu’il fait froid, pensa Pierre-Roger en cet instant. Peut-être les frissons parcourant son échine ne provenaient-ils que de sa fatigue, du cruel sentiment d’abandon qu’il éprouvait à présent, et de cette impression que plus jamais, un soleil d’espérance ne pourrait se lever sur Montségur. Mais il était venu pour négocier.

— Les hommes, les femmes et les enfants du château devront avoir la vie sauve.

— Les parfaits et parfaites également, messire. Oui, eux aussi auront la vie sauve : voyez que je devance votre demande. Vous nous avez longtemps taxés de n’être que des bourreaux sanguinaires : admettez enfin que l’Église romaine sait pardonner, elle aussi, aux errances des croyants de votre secte. Nous avons admiré votre courage et ceux des habitants de Montségur, cela est vrai. Vos ministres cathares auront la vie sauve – mais ils devront, naturellement, abjurer leur foi devant Pierre Amiel, l’inquisiteur Frère Ferrier, ainsi que l’évêque Aguilah, ici présents.

— Cela est impossible et vous le savez.

Des Arcis pencha la tête, soupira en regardant Pierre-Roger d’un air condescendant.

— Cette exigence, messire de Mirepoix, n’est pas négociable. Et vous le savez.

Il fallait être fort encore, pour tirer un maximum de profit de cet entretien – et sauver des vies, autant que ce serait encore possible. Pierre-Roger songea brièvement à cet enjeu.

Et il sentit son estomac se nouer.

— Vous ne pouvez nous demander cela, dit-il en se raclant la gorge, tentant de mettre de l’assurance dans sa voix.

— Vous aurez tous la vie sauve, dit le sénéchal, je vous le répète. La vie, messire, voilà déjà un beau cadeau, n’est-ce pas ? Mais vous comparaîtrez devant le tribunal de l’Inquisition.

Pierre-Roger usa de tous les arguments pour tenter de contourner cette injonction. Il en avait déjà parlé avec Raymond de Péreille et Bertrand Marty : ils ne pouvaient que s’attendre à cette condition posée par l’ennemi. Et les croisés seraient inflexibles. Alors, les croyants de Montségur seraient renvoyés à leur propre foi. Ils seraient… « libres ».

— Je veux vingt jours de trêve.

— Dix jours, rétorqua des Arcis.

— Quinze jours, reprit Pierre-Roger, quinze jours, ou nous nous battrons jusqu’au dernier.

Des Arcis se tourna vers Aguilah d’un air interrogateur.

L’évêque, sombre, plissa les yeux. Il avait la tête rentrée dans les épaules, une main devant sa bouche.

— Quinze jours, dit-il enfin, et nous prendrons possession du château. Et nous voulons des otages en gage de votre bonne foi. Nous voulons Arnaud-Roger et Jourdain de Péreille. Le fils et le frère de votre chef.

Quinze jours, se dit Aguilah. Et je saurai enfin si nous avons eu raison, toutes ces années, de craindre leur secret.

Escartille était prostré devant les montagnes.

Assis en tailleur, il oscillait d’avant en arrière. Il ne s’était pas encore remis du choc de cette révélation qui lui avait été faite.

Lentement, il se prit la tête entre les mains.

Et il se souvint.

Le cavalier inconnu qu’il avait croisé autrefois rejaillissait à présent à sa mémoire. C’était au lendemain de la prise de Béziers ; les soldats de l’ost venaient à peine de disparaître à l’horizon, laissant derrière eux les ruines d’une ville fumante…

— Qui êtes-vous ? demanda Escartille, se redressant sur ses coudes, ne sachant toujours s’il rêvait ou non.

Le chevalier, tout d’abord, ne bougea pas. Puis il tourna lentement la tête en direction du troubadour, qui avait maintenant du mal à distinguer son visage.

Il finit par dire, d’une voix profonde :

— Je viens de si loin que toi, petit homme, ne saurais le concevoir. Je viens d’une terre de sang et de feu, d’une terre vaincue et pourtant mille fois sainte…

— Mais… que faites-vous ici ?

À nouveau, le chevalier se tut. Il laissa passer quelques secondes et reprit :

— Une ville est tombée et ce n’est encore que le début. Je vais en ce château que l’on construit, sur ce pic imprenable. Je vais à Montségur.

Il eut un sourire, qui s’effaça lentement de son visage.

— Montségur… dit Escartille. Qu’allez-vous y faire ?

Le chevalier ne répondit pas. Puis il dit :

— As-tu idée de la raison véritable pour laquelle on se bat ici ?

Escartille hocha la tête, les traits de son visage se tordant en une grimace amère.

— Y a-t-il un motif suffisant pour autoriser une telle horreur ? dit-il seulement.

Le chevalier le regarda encore.

Il posa sur sa besace noire sa main gantée.

— Oh oui, dit-il avec gravité, les yeux maintenant perdus dans le vide.

Escartille releva la tête.

Pouvait-il être sûr de l’authenticité de ces reliques ? Fallait-il comprendre, fallait-il admettre ce que leur présence semblait suggérer ? Escartille se pencha encore, faisant la grimace, son nez touchant presque le sol, comme s’il se fut penché vers cette terre occitane, pour soudain refuser de la baiser.

Carcassonne… Carcassonne la grande… Il sortait de la cité, malmené au milieu des chariots, des colonnes de cette population hagarde, du flot des habitants s’échappant de la ville. Le jeune Trencavel, héros et martyr, venait d’être fait prisonnier…

— Vous ! Que faites-vous ici ?

— Je ne pensais pas te retrouver là, troubadour.

— Que faites-vous ici ?

Le cavalier ne le regardait pas. Il dit enfin :

— J’ai accompli ma tâche, petit homme.

— Comment ? Quelle tâche ?

— Celle qui m’a fait traverser la moitié du monde.

— Vous êtes allé à Montségur, n’est-ce pas ? Pourquoi ? Qu’avez-vous apporté là-bas ?

Le cavalier regarda Escartille. Il paraissait immense au-dessus du troubadour.

— Oublie, mon garçon. Oublie que nous nous sommes rencontrés.

Son visage s’assombrit.

— Il y a dans cette vie des choses qu’il vaut mieux ne pas savoir, crois-moi. Des vérités bouleversantes, qui peuvent ruiner à jamais l’espérance des hommes. Oui, il existe des lumières dont il ne faut pas trop s’approcher. Lorsque l’on veut contempler Dieu en face…

Escartille regarda un instant en direction des colonnes qui s’échappaient comme une marée des portes de la ville. Lorsqu’il se retourna, le cavalier avait disparu.

Escartille hurla, adressant au ciel une supplique qui alla se perdre dans les vallées alentour. Il eut une profonde inspiration et chercha la bible à son côté. Il l’ouvrit lentement et la feuilleta page après page.

Le monde qui l’entourait n’existait plus.

Puis, prenant du pain, il rendit grâces, le rompit et le leur donna, en disant : « Ceci est mon corps, livré pour vous ; faites cela en mémoire de moi. » Il fit de même pour la coupe après le repas, disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang, versé pour vous. » (Luc, XXII, 19-20.)

Quand ils l’eurent crucifié, ils se partagèrent ses vêtements en tirant au sort. Puis, s’étant assis, ils restaient là à le garder. Ils placèrent aussi au-dessus de sa tête le motif de sa condamnation ainsi libellé : « Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs. » Alors sont crucifiés avec lui deux brigands, l’un à droite et l’autre à gauche. (Mat. XXVII, 35-38.)

Ressuscité le matin, le premier jour de la semaine, il apparut d’abord à Marie de Magdala dont il avait chassé sept démons. Celle-ci alla le rapporter à tous ceux qui avaient été ses compagnons et qui étaient dans le deuil et dans les larmes. Et ceux-là, l’entendant dire qu’il vivait et qu’elle l’avait vu, ne la crurent pas. (Marc, XV, 9-11.)

Escartille referma la bible.

Bertrand Marty s’était dirigé vers le coffret. Il l’avait ouvert, puis s’était s’agenouillé, avant de s’approcher de la paroi du mur. Il avait fait rouler la pierre et avait approché son flambeau du réduit secret.

— Le cavalier est mort ici même, à Montségur, avait dit Bertrand. Il est mort entre ces murs, après nous avoir rapporté ceci.

Et Escartille avait vu.

Des ossements. Une clavicule et des côtes brisées, un fémur, un morceau de crâne dans lequel on devinait les traces d’une couronne cernée d’épines. Un squelette, épars, incomplet, grimaçant. Les reliques étaient nimbées d’une clarté surréelle. Elles paraissaient d’un autre temps, d’un autre monde. Vieilles, comme lui. Mystérieuses, comme la vie. Et puis, il avait vu cette plaque d’argile cuite, gravée, que l’on avait si soigneusement conservée, et sur laquelle on pouvait distinguer quatre lettres.

I-N-R-I.

Iesus Nazarenus Rex Iudaeorum.

C’est-à-dire :

Jésus le Nazaréen, roi des Juifs.

Mon Dieu, murmura Escartille.

Les reliques du Christ.