CHAPITRE X

On avait posé l’inspecteur au milieu de la classe. Il essayait de deviner tout seul quel était le premier, quel était le dernier, et, n’y parvenant pas, il avait envie de s’endormir. Je le vis se secouer et j’eus un frisson.

— Allons, dit-il, appelez-moi un de ces petits garçons que je sache un peu ce qu’ils valent.

J’évitai le regard brillant de Bloch à qui cet honneur était dû. Je me raclai la gorge, je baissai les yeux, je dis :

— Minier, au tableau.

J’entendis un juron, vite couvert par des rumeurs de stupéfaction. On s’interpellait d’un banc à l’autre : elle était bien bonne celle-là. Déjà Minier escaladait deux ou trois pupitres dans un grand fracas de galoches, bien décidé à sauver la face en faisant rigoler les copains. Il ne put pourtant s’empêcher de me foudroyer en passant devant moi. Personne, et lui le premier, ne comprenait la raison de cette brimade. Bloch s’enferma dans un dédain farouche.

L’inspecteur, qui avait fait pivoter sa chaise pour suivre ce bonhomme vif qui l’émouvait légèrement, dit :

— Ah ! voilà donc l’as des as.

Un tollé s’éleva dans son dos et il se retourna,

— Ça n’est pas vrai ? demanda-t-il, du ton du montreur de marionnettes qui s’adresse à la salle.

— No-o-o-on ! rugirent les autres.

Je me crus obligé d’intervenir.

— Ne les écoutez pas, dis-je. Minier est un élève sur qui je fonde beaucoup d’espoir.

— Eh bien, fit-il, nous allons voir. Si vous voulez bien, je l’interrogerai moi-même. Je ne suis pas méchant. Je sais flairer les questions qui permettent à tel ou tel sujet de briller… Celui-ci, par exemple, va me parler du petit Bar a…

Minier haussa les épaules. Mais les rires cessèrent dans la classe, car personne, à vrai dire, ne savait de quoi il retournait.

— Le petit Bara… Le petit Bara, répétait l’inspecteur.

Mon beau-père ne s’était pas trompé : l’Histoire de France appartenait à tous les Français. Chacun venait y élire un épisode, un paysage, ou un héros privilégié : l’un c’était Westphalie, l’autre Jean-Jacques Rousseau, l’inspecteur c’était le petit Bara. Je mimai furtivement les gestes d’un joueur de tambour, puis, je coupai court :

— Excusez-moi, dis-je. J’avais pensé que peut-être cet enfant pourrait vous répondre sur le seul acquis de la culture ambiante, mais la vérité est que nous n’en sommes pas encore là…

— Pas encore là, s’étonna l’inspecteur. Mais quel jour sommes-nous ?

— C’est à cause des grèves, lançai-je.

L’inspecteur secoua la tête.

— Je n’y pensais plus, pauvre garçon ! Je ne vais pas le torturer plus longtemps. Je voudrais simplement jeter un coup d’œil sur son cahier.

Pour la première fois, Minier se troubla et m’appela silencieusement à l’aide.

— Vous n’entendez pas, dis-je. Votre cahier… votre cahier orange, quoi !

Alors, son sourire cabochard se fit plus tendre et il s’élança vers son

casier presque joyeusement.

L’inspecteur s’absorba avec une mine gloutonne. Un silence passa. Nous attendions le verdict.

— C’est parfait, dit-il. Vous donnez là des leçons très intéressantes ; je me retire satisfait.

Je sortis en même temps que lui et fis quelques pas à ses côtés à travers le préau. Le tumulte infernal qui s’était donné cours en mon absence s’apaisa lorsque je repoussai la porte. La voix de Minier s’éleva la dernière. Elle disait :

— Il ne faudrait quand même pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages î

Ce doit être une recette qu’on se transmet de père en fils chez les Minier.

Là, où nous habitons, les avenues sont profondes et calmes comme des allées de cimetière. Ma maison achève de vieillir avec élégance et modestie…

Hier j’ai aperçu la nouvelle vicomtesse, elle ressemble à la précédente comme deux gouttes d’eau.

Ce matin, Savarin m’a dit : « Vous êtes désormais des nôtres », mais c’est moi qui l’ai invité à dîner parce qu’il vit tout seul.

Ce soir, Sophie, qui s’agitait beaucoup autour du rôti, a failli jeter sa poêle par la fenêtre et m’a déclaré : « Passé la trentaine, on devrait pouvoir cuire au four. »

Tout à l’heure je m’adresserai à Dieu et je lui dirai : « Mon Dieu. Épargnez-moi à l’avenir vos taquineries cruelles et je vous épargnerai mes petits blasphèmes. Accordez-moi seulement la grâce de comprendre votre Œuvre et de m’en accommoder. »