CHAPITRE XXIX

 

 

Commençant d’avoir froid sur son siège, le cocher ouvrit la trappe pour demander à son client s’ils allaient attendre encore longtemps dans cette rue où une bise acide soufflait. L’homme avait jeté une couverture sur le dos de son gros cheval et lui avait même enfilé une têtière à oreilles.

— Vous serez largement dédommagé, lui répondit l’avoué, tout aussi transi, mais je vous demande un peu de patience.

— Je m’en vais à côté boire un punch. Ne vous inquiétez pas, mon copain à quatre pattes n’en bougera pas une.

Que faisait donc Séraphine qui l’avait quitté depuis une bonne demi-heure ? Cette attente, outre l’inquiétude sur le sort de son jumeau, lui brisait les nerfs et il se préparait à descendre de voiture lorsque la jeune fille, déguisée en garçon, s’engouffra dans le fiacre :

— Je ne l’ai trouvé nulle part dans cette grande maison. Et il a dû sortir en tenue de nuit car tous ses vêtements sont dans son placard bien rangés, y compris ses bottes.

— Hyacinthe est trop soucieux de son apparence vestimentaire pour se promener en robe de chambre.

— Dans la pension, on sert le repas soit dans les chambres soit dans la salle à manger. Les valets et tout le personnel sont très affairés. J’ai pu pénétrer dans le hall, monter directement à l’étage. Donc j’ai eu tout le temps de faire le décompte de ses affaires. Tout y est sauf, comme je vous le dis, sa chemise de nuit, sa robe de chambre, ses chaussons.

Le cocher revint. Le fiacre bascula sous son poids et un relent de rhum souffla par la trappe quand il s’enquit de leur décision.

— Rentrons rue Vivienne, décida Narcisse. J’ai des rendez-vous à l’étude et nous devons réfléchir sur la disparition de mon frère. Il ne servirait à rien de visiter les hôpitaux et d’aller à la police. J’espère le trouver à l’étude.

Il n’y était pas. Daminois se précipita pour annoncer que le repas était prêt. Roquebère avait complètement oublié sa poularde et pria tout son monde de passer à table. Lui n’avait pas faim et devait régler quelques écritures dans son cabinet. Alors que dans un silence gêné les clercs festoyaient sans trop d’entrain, un vieillard intimidé mais digne, vêtu à l’ancienne d’un habit luisant, fit son apparition et découvrit cette tablée.

— Ayez la bonté, mon enfant, d’avertir monsieur Narcisse Roquebère que monsieur Valère est ici, comme convenu chez Frascati.

— Ce qui n’est pas une référence, fit entre ses dents Séraphine qui l’avait accueilli.

Elle portait ses vêtements masculins et M. Valère sourcilla à cause de cette voix féminine sans rapport avec l’apparence du garçon.

— Oui, je sais, lança Narcisse, excédé, j’ai promis de le recevoir. Je connais la raison de sa visite, mais ce n’est pas lui qui me permettra de retrouver mon frère.

Cependant, lorsque le vieillard apparut dans ses vêtements élimés et sa maigreur, le jeune avoué fut pris de pitié. Il se leva pour le conduire au fauteuil des clients.

— Ça sent bon la cuisine chez vous, murmura M. Valère.

— Voulez-vous une assiette, du pâté chaud, un peu de poularde et un peu de vin ? Je vais vous avoir tout ça.

Visiblement, l’ancien compagnon de Cadoudal n’avait rien avalé depuis quelque temps. Au vu de l’assiette il ne put réprimer un frisson de joie. Narcisse l’installa devant un pupitre, le laissa dîner à sa faim. Les bruits de mastication, ceux d’un gosier assoiffé, lui rendirent une partie de sa bonne humeur habituelle. Voir quelqu’un prendre sa joie en mangeant lui redonnait le goût de la vie.

— Eh bien, monsieur Valère, qu’avez-vous donc à me dire ?

— Vous souvenez-vous que vous étiez sur le point de me signer un billet à ordre de huit cents francs ? J’ai donc réfléchi au sujet de ce Joseph Plouarec, frère de Jean, tué par le capitaine Malaquin.

— Ne serait-il pas aux Amériques comme vous le souteniez l’autre soir, dans le salon de jeu ?

— En fait, il n’y serait jamais parti. Il a donc servi à Londres chez monsieur de Kerchon et sa famille, gens de petite noblesse, propriétaires de belles terres en Bretagne. Joseph a passé chez eux tout le temps de l’exil et, d’après ce que l’on m’a dit, est revenu avec eux lors de la première Restauration.

— Il y a maintenant quinze ans, fit remarquer Narcisse. Croyez-vous qu’il se trouve encore en province ? Pouvez-vous situer exactement le domaine de ces Kerchon ?

— Non loin de Guingamp. Quand j’étais moi-même de l’autre côté de la Manche, j’allais quelquefois lui rendre visite chez les Kerchon. Il était tout à la fois homme de peine, valet, cuisinier et cocher lorsque ses maîtres pouvaient se permettre de louer une voiture. Il ne se plaignait pas, trop heureux de gagner sa vie, et d’ailleurs il leur était très dévoué.

— Évoquait-il parfois le drame au cours duquel son frère perdit la vie ?

— Mieux valait éviter d’y faire allusion, car aussitôt ce garçon taciturne et fier s’exaltait. Pendant dix ans je ne l’ai jamais entendu tenir d’autres discours que de vengeance à l’encontre du capitaine Malaquin. Il n’a pas appris tout de suite sa mort, que vous situez en 1809 en Espagne, mais je suppose qu’au retour de l’exil cette nouvelle déjà ancienne dut être pour lui un coup terrible. Il n’avait vécu que pour venger son frère.

— Vous l’avez revu dernièrement ?

— Jamais depuis 1815.

— Le reconnaîtriez-vous ?

— À l’époque de l’attentat c’était un jeune garçon, presque un enfant, mais à Londres je l’ai vu devenir un homme fait, un homme mûr qui à vingt ans discourait comme s’il en avait dix de plus. Il avait toujours eu le corps épais, musculeux, et il devint râblé, avec un visage comme taillé dans du granit, des cheveux rebelles, très noirs. C’est tout ce dont je me souviens, maître Roquebère.

Narcisse réfléchissait. Parturon avait reçu mille francs pour découvrir le nom de ces Kerchon, et il allait devoir verser presque la même somme au vieux joueur malchanceux, qui irait la perdre en quelques soirées, peut-être même en une seule. Il avait promis et il se leva pour ouvrir son coffre.

— S’il vous plaît, maître Roquebère. Juste cent francs. Je reviendrai chaque mois pour le reste si vous me le permettez. Sinon vous savez bien ce qui se passera si je me retrouve en possession d’une grosse somme.

Ému aux larmes par cette franchise, Narcisse ne prit donc qu’un seul billet qu’il lui remit. M. Valère s’en alla le visage illuminé, et l’avoué contempla, songeur, l’assiette soigneusement essuyée, le verre de vin vide.

Le danger que courait certainement son jumeau le sortit de sa mélancolie. Sans plus réfléchir il monta à l’étage, choisit des vêtements appartenant à Hyacinthe. Son frère penchait vers le goût anglais pour s’habiller, alors que lui restait fidèle aux modes françaises. D’où leur apparence différente mais imperceptible pour ceux qui découvraient leur ressemblance. Il modifia également sa coiffure. Lorsqu’il redescendit, Séraphine s’y laissa prendre et se précipita.

— Mais, monsieur Hyacinthe, nous vous cherchons partout depuis ce matin… Oh ! c’est donc vous, monsieur Narcisse, fit-elle, déçue.

Il mit son doigt sur la bouche, s’avança vers les clercs qui le saluèrent en tant que Hyacinthe. Il ne chercha pas à les détromper.

— Va me chercher une voiture. Sans tarder je vais réinstaller chez Geoffroy. Je te remercie de m’avoir retenu ce matin lorsque je voulais me rendre dans la pension demander mon frère. Je vais jouer le rôle de mon jumeau et en attendre les effets. Si les Richelet l’ont fait disparaître, ils vont avoir la plus belle surprise de leur vie.

— Ce sera dangereux. Je regrette de vous avoir suggéré cette ruse. Vous devriez prendre un pistolet.

Narcisse en resta interdit.

— Soit, je vais chercher celui de l’étude.

— Une fois là-bas, précisa Séraphine, je surveillerai la pension sans discontinuer. Je resterai en habit de garçon, ainsi je pourrai y pénétrer en me présentant comme apprenti clerc. Mais à la moindre inquiétude je file rue de Jérusalem mettre Parturon dans la confidence.

Lorsqu’il franchit le porche de la rue de Vaugirard, Narcisse, sur ses gardes, crut que la supercherie serait aussitôt éventée. Le premier regard indifférent d’un palefrenier lui donna un peu de courage. Quand la porte du perron s’ouvrit, un laquais s’inclina :

— Bonsoir, monsieur Roquebère. Quel mauvais temps nous avons ! Et ce froid qui devient de plus en plus vif ! Il ne fera pas bon se promener dans les rues cette nuit.

— Vous avez raison, mon ami… Dites-moi, je ne sais ce que j’ai fait de ma clé. Pouvez-vous m’en fournir une autre ?

— Je vais en parler au majordome.

Un homme aux cheveux blancs, aux manières onctueuses, le rejoignit une clé à la main.

— Voici, monsieur. Cela se produit fréquemment et j’espère qu’elle n’est pas tombée entre les mains de mauvaises gens.

— Je pense savoir où je l’ai laissée, répondit Narcisse qui, se fiant au récit de son frère, sut rejoindre son appartement. Dès qu’il en eut repoussé la porte, il commença ses investigations, examina avec un grand soin les affaires de Hyacinthe et malheureusement aboutit au même constat que Séraphine. Aussi extraordinaire que cela fût, son frère était sorti de cet endroit en tenue de nuit, chemise, robe de chambre, chaussons et rien d’autre. Sans même se raser.

Patiemment il scruta chaque pièce de son habillement, visita les poches, retrouva des pièces d’or et des billets de banque, sans plus. Il fouilla l’antichambre, la chambre, le cabinet de travail et celui de toilette. Toujours rien. Hyacinthe paraissait s’être envolé. Les fausses clés fournies par Séraphine aussi, les seuls objets introuvables dans cet appartement. Il méditait, assis à la table de travail, lorsqu’il se rendit compte que la nuit était derrière les carreaux. Il descendit au rez-de-chaussée, ne commit aucune erreur pour trouver le salon et la salle à manger. Hyacinthe lui avait parfaitement décrit ses deux rencontres principales, celles de l’armateur marseillais et d’un certain baron des Estammières. Mais c’était avec M. Vigale que Hyacinthe s’entretenait le plus souvent, voire soupait. Ce dernier lui avait promis des renseignements sur cette Rosalie Dupont, ancienne femme de chambre de Mme de Listerac et originaire comme lui de Marseille.

Dans le salon, sa venue ne souleva aucune curiosité, preuve que Hyacinthe avait acquis le statut de familier de la maison. Sa détermination s’en fortifia et, puisque le subterfuge fonctionnait, autant en profiter et prendre des risques. Un homme solide, bedonnant, le teint hâlé, vint à lui :

— Mon cher avoué, vous avez bien fait de rentrer tôt. Nous allons vers une période difficile. La Seine va se prendre tout entière. Que voulez-vous ? un armateur s’intéresse toujours à l’eau. Bien des gens d’ici ne vont pas sortir et nous aurons certainement une soirée bien plus animée que d’ordinaire.

Narcisse resta à ses côtés jusqu’à ce que le repas fût servi. La chaleur qui régnait dans toutes les pièces était agréable, grâce aux cheminées où brûlaient des brasiers et aux calorifères dans les halls et corridors. Un homme aussi bon vivant que Narcisse se serait volontiers laissé gagner par l’atmosphère générale très agréable de l’endroit. On y servait de l’excellente cuisine, des vins superbes, le service était parfait. Des conversations futiles s’échangeaient de table en table et il n’y avait que ce soucieux M. Vigale pour parler de ses affaires. Narcisse acquit même la certitude que quelque part, dans un salon retiré ou dans l’appartement d’un des locataires, on pouvait trouver quelque partie de cartes aux solides enjeux. Mais sa nature frivole devenait pleine de gravité lorsque son frère se trouvait dans le malheur.

— Ces Richelet ne sont donc pas des nôtres ? demanda-t-il, désinvolte. Comment peuvent-ils courir les rues par un temps aussi exécrable ?

— Ils partagent rarement le premier souper, vous vous en êtes déjà aperçu, préfèrent celui de la nuit, à moins qu’ils ne le fassent servir chez eux. D’ailleurs je me demande si ce médianoche aura beaucoup de convives, car il fera bon dans nos lits. Malheureusement nous y serons seuls, la morale Geoffroy l’exige, ajouta-t-il à voix basse.

— Leur voiture n’est pas rentrée, insista Narcisse. Peut-être ne peut-elle pas rouler sur le verglas.

— Hier au soir, ils avaient dû l’abandonner, mais ce matin ils l’ont fait équiper pour la glace. Bah, je me moque bien de leurs allées et venues, ce ne sont pas des compagnons agréables, du moins pas du genre qui me convient. Je me demande même s’ils n’ont pas quitté la pension définitivement.

— Comment cela ? fit Narcisse, la gorge nouée.

— Ce matin ils ont fait descendre par les palefreniers une lourde malle en fer. Il paraît qu’elle contenait des papiers importants.

— Vraiment une grande malle ?

— Vous savez, monsieur l’avoué, j’ai une grande connaissance des bagages car les navires que j’affrète en emportent des centaines. Celui-là faisait bien ses six pieds de long sur trois de large et haut d’autant. En fait, c’était un genre de malle-cabine comme j’en vois souvent sur les navires.

Le bavard ne remarquait pas la pâleur de Narcisse en cet instant. Des réflexions de M. Vigale il tirait une certitude qui le glaçait jusqu’au cœur.