CHAPITRE XIV
Ce soir-là, sans en avertir les avoués, Séraphine retourna chez le Vigneron. Lorsqu’elle entra, ce dernier l’interpella depuis son coin de feu où il passait ses journées et aussi ses nuits.
— Oui, toi, la coureuse de barrières, viens voir ici.
L’ancienne petite ramoneuse s’approcha non sans répugnance du vieillard dont l’œil acéré l’inspecta de la tête aux pieds.
— Et ton bourgeois, qu’en as-tu fait ? Comptes-tu en recevoir d’autres ? Dans ce cas, mignonne, c’est dix francs de plus ou alors dehors.
— Je suis seule, dit Séraphine.
— On dit ça et puis on relance les pensionnaires pour un franc. Je veux ma part. N’oublie pas que j’ai des yeux partout.
Les yeux de ses enfants qui hantaient les greniers de la grande bâtisse. Invisibles, vigilants, rien ne leur échappait.
— Je viens dormir seule, répéta-t-elle avec force.
Dans sa chambre elle trouva une bougie qu’elle alluma à la lampe du long corridor glacé. À l’heure du souper, elle descendit dans la grande salle sinistre. Dix paires d’yeux d’hommes allumés de pensées vicieuses l’accueillirent. Elle paya ses vingt sous à un jeune garçon au pied bot, s’assit sur le banc à côté d’une grosse femme qui lui proposa ses allumettes au phosphore avec la fiole d’acide.
— Ici, la nuit, vaut mieux avoir de quoi éclairer, on ne sait jamais. Si tu veux gagner un louis, peut-être deux, fais-moi signe. J’ai un vieux bourgeois rue Saint-Jacques qui te les donnera pour une nuit.
Séraphine attaqua sa soupe en essayant de masquer sa terreur. Les dîneurs ne cessaient de la regarder, sauf un qu’elle avait déjà croisé quand elle grattait la suie des cheminées. Vu son teint, il travaillait en plein air. Vitrier, rémouleur, porteur d’eau ? Il lui inspirait trop de dégoût pour avoir un métier d’honnête homme. Il mangeait la bouche à ras de l’écuelle de crainte de perdre une goutte, une miette.
— De qui te caches-tu ? demanda la marchande d’allumettes que les autres appelaient Mélie.
— C’est mon secret.
— C’est pas un endroit pour toi. Tu as en face de toi la plus belle collection de fripouilles que tu peux imaginer, sauf quelques-uns. Tiens, par exemple, le père Thierrois, le porteur d’enfants. Tu ne l’as jamais rencontré ? Tu n’as jamais eu besoin de ses services ?
Séraphine frissonna, renouant avec ses terreurs enfantines. Elle reconnaissait cet homme qui allait dans les rues, une boîte en bois accrochée à son dos. Son maître l’en menaçait, disant qu’il la donnerait à ce croque-mitaine si elle le volait ou lui désobéissait. Ainsi elle avait appris qu’il fourrait des enfants encore à la mamelle dans sa boîte capitonnée, allait les livrer aux Enfants Assistés. En général il prenait livraison des mioches aux barrières. Lorsque la marchandise se faisait rare, il arpentait les rues, poussant d’étranges cris sans signification, des sortes de gémissements d’animal égaré. On lui faisait signe d’une fenêtre, d’une porte cochère. Lorsqu’il rentrait quelque part, il en ressortait courbé un peu plus en avant sous le poids accru.
— Il a de l’argent à gaspiller, le Thierrois, grognait Mélie. Il loue déjà un galetas du côté de l’hospice, et le voilà donnant dix francs pour une chambre ici ? D’habitude on le rencontre chez la mère Bachelin, tu connais ?
Son patron l’y entraînait pour boire du punch et manger du boudin grillé que depuis elle détestait. Voulant en savoir plus sur la Sauvignon, elle demanda à Mélie si d’autres filles fréquentaient l’endroit.
— Guère, tu es une des rares. Il y a eu celle du 17.
La grosse femme ricana.
— Thierrois aurait dû venir il y a un mois. Il aurait eu de la marchandise. La fille en question a eu un lardon. Elle a accouché seule ici. Sans un cri. Juste les pleurs du poupon. Elle est restée un mois puis a disparu avec son bâtard. Mais Thierrois est ici pour tout autre chose aujourd’hui. Il se cache peut-être, car il m’a l’air d’avoir peur, mais il furète. La nuit, il furète. J’en mettrais ma main au feu. Et, curieusement, je crois que la chambre 17 l’intéresse. Il devrait se méfier. Le Vigneron finira par se douter de quelque chose.
Séraphine s’attarda dans cette salle fumeuse, mal chauffée par un méchant poêle garni de tourbe. On y jouait au piquet mais aussi à des jeux d’argent, aux dés.
Elle finit par rejoindre sa chambre mais, lorsqu’elle vint allumer sa bougie à l’unique lampe à huile du corridor, elle surprit des chuchotements derrière la porte de la chambre 17.
Dans sa vie d’enfant jetée très tôt sur le pavé de la capitale, elle avait connu des épouvantes presque chaque jour, mais celle qui sourdait de la bâtisse du Vigneron était la pire de toutes. Sans le désir d’aider son cher Hyacinthe Roquebère, elle se serait bien enfuie en pleine nuit pour retrouver la tranquille étude de son avoué.
D’après ce qu’elle avait cru comprendre, la fille Sauvignon avait loué cette chambre pour plusieurs mois, mais après avoir donné naissance à un enfant, un mois auparavant, avait disparu. Le Vigneron en profitait-il pour la louer, faisant ainsi double profit ? Séraphine y avait trouvé d’étranges fioles dans le placard mural, preuve que la locataire en titre revenait parfois. Était-ce la Sauvignon, ce soir en compagnie d’une autre personne ? Un homme, le père de l’enfant ? Pourquoi ne s’étaient-ils pas montrés dans la salle à manger, préférant grimper tout de suite à l’étage ? Allongée sous la couverture rêche, elle ne dormait pas, s’y refusait tant ses sens étaient en alerte. Autour de sa chambre la maison frémissait de bruits étranges, d’allées et venues furtives. Comme si tous ces pensionnaires se retrouvaient au sein des heures obscures pour de mystérieuses besognes. Comme des rats.
Depuis longtemps la lampe du corridor avait sûrement épuisé son huile.
Elle s’engourdissait lorsque des gémissements la firent sursauter. Elle se crut le jouet de cauchemars se poursuivant au-delà de sa somnolence, s’aperçut soudain que ces plaintes provenaient de la chambre mitoyenne. Quelqu’un était malade, souffrait atrocement. Elle essaya de se boucher les oreilles, de s’enfouir sous la couverture, n’ayant pas le courage d’aller entrouvrir sa porte.
Cette faiblesse dominée, elle s’assit au bord du grabat, décida de se lever, d’entrebâiller sa porte. Comme prévu la lampe avait expiré, diffusant encore son relent d’huile de baleine. Tenant sa bougie allumée au-dessus de sa tête de crainte que sa propre ombre ne l’effraye, elle fit un pas, puis deux. Les râles s’échappaient toujours de la pièce de gauche. Figée, les reins glacés de transpiration, elle fixait la porte voisine mal refermée. Sa main se guidant au mur humide, elle avança encore, poussa du pied le battant qui grinça, la faisant sursauter. Elle murmura comme une prière :
— Y a-t-il quelqu’un de malade ? Je vous en prie, répondez-moi ! Avez-vous besoin d’aide ?
Sa main quitta le mur, appuya un peu plus, et le battant s’ouvrit, libérant une odeur suffocante, chimique. Elle avança la bougie, si courte qu’elle pleurait sur ses doigts des larmes de suif. La tête, seulement la tête, se disait-elle, pour un coup d’œil rapide, et puis la fuite, sa chambre, le verrou. La lumière crépitait parce qu’elle la penchait trop. Mais sur le grabat, le même que le sien, gisait une forme humaine. La flamme détacha d’une tablette de bois, scellée au mur au-dessus du lit, les ombres dansantes d’une fiole d’eau-de-vie à l’étiquette connue, du fagotin d’allumettes, de la fiole d’acide débouchée d’où s’échappait l’odeur irritante. Et, tourné vers elle, hallucinant de souffrance, le visage de ce Thierrois. Séraphine devina tout de suite la terrible méprise. Croyant avaler une rasade d’alcool, le porteur d’enfants venait d’absorber le contenu de la fiole d’acide sulfurique.