CHAPITRE XII
Ayant dîné sans appétit avec quelques amis, fait quelques pas désabusés dans les galeries en bois du Palais-Royal, Hyacinthe Roquebère rentra. Depuis le porche il aperçut de la lumière dans la salle des clercs et, fort surpris, en ouvrit la porte.
Séraphine buvait du vin chaud en compagnie d’un inconnu. La petite en avait préparé une pleine casserole qui bouillait sur le poêle.
— On se croirait dans un assommoir, avec cette odeur. Que fais-tu encore debout passé minuit ? fit-il, hargneux, essayant de distinguer les traits du visiteur, lequel enfonçait son visage dans le col en lapin d’une douillette verte.
— J’ai tenu compagnie à Monsieur. Voulez-vous du vin chaud ? C’est du roussillon velouté avec citron et cannelle.
L’inconnu se leva. De taille normale mais robuste. La lampe posée sur le bureau du principal éclaira le visage d’un homme habitué au grand air.
— Je suis François Vidocq, déclara-t-il tranquillement. Je viens à Paris voir des machines à faire du papier. Depuis que je me suis retiré de la Sûreté, j’ai investi dans une papeterie, mais je garde le contact avec mon ancienne brigade où j’ai ouï votre nom dans certaines rumeurs.
Saisi, incrédule, piqué au milieu de la salle, Hyacinthe, au contact du gobelet de vin brûlant que Séraphine lui tendait, retrouva sa lucidité.
— J’étais rue Sainte-Anne où les collègues sont toujours. J’ai décidé de venir vous offrir, sinon mes services, quelques informations. Voyez-vous, maître, ma papeterie ne m’apporte pas les espérances mises en elle et la faillite me guette. En échange de ce que je sais, voulez-vous m’aider à sortir de mes ennuis ? Mes créanciers m’envoient du papier timbré.
Hyacinthe s’écarta pour s’asseoir sur la banquette des clients, but une gorgée, se brûla la langue, toussa.
— Et puis-je savoir ce que vous avez entendu dire de nous ?
— Nous autres, rescapés du Pré – nous appelons ainsi le bagne – sommes très vite au courant des grands crimes, car ceux-ci font béer d’envie tous les vide-goussets, tous les tire-laine qui prennent de grands risques pour peu de profit. Monsieur, il se chuchote qu’une grande machination vise à capter d’immenses héritages pour le bénéfice d’un seul légataire. Je vois que vous approuvez de la tête et je poursuis. Une femme, chambrière ou cuisinière, bossue, souillon ou pimpante, se donne du mal pour envoyer ses maîtres ad patres. Petite-Rue-Sainte-Anne, j’ai consulté mes dossiers, relu quelques lettres anonymes de celles reçues par sacs entiers. Mon ancienne brigade, que par dédain on appelle contre-police, ne dédaigne rien et, contrairement à Jérusalem et Grenelle, estime que chaque affaire a son importance. Le télégraphe a fonctionné avec l’Espagne. Le consul de Séville a renseigné Paris sur la veuve du colonel Malaquin.
Le bagnard ne se compromettait guère, répétant ce que Hyacinthe savait déjà. Ce n’était qu’entrée en matière. Vidocq alla remplir son gobelet, s’assit sur le coin de la table de Timoléon.
— Dans un rapport j’ai trouvé une lettre dénonçant la fille Agnès Roussel. Cette domestique, ayant par mégarde juré en espagnol dans une boutique, y est accusée de cacher son origine. Quand mes amis sont allés y voir de plus près, l’oiseau s’était envolé. Laissant le cadavre de sa maîtresse empoisonnée par une substance inconnue.
La souillon dissimulait donc un accent espagnol ? Séraphine et Hyacinthe échangèrent un regard entendu.
— Mon ex-brigade enquête sur la mort de monsieur Maletère rue Joubert. Tous les cochers de fiacre de Paris ont été interrogés en vain. Chaque roue droite des voitures a été examinée dans l’espoir d’y trouver des traces de sang et de cervelle. Je suis allé rue Joubert et là-bas on parle d’assassinat, le bourgeois aurait été poussé, peut-être assommé et jeté sous les roues de la voiture. Celle-ci doit être lourde car, croyez-moi, maître, une tête ça résiste bien. Donc je songe à une voiture plus lourde qu’un fiacre mais ayant son apparence. Nous n’en sommes pas à un déguisement près dans cette histoire.
Séraphine buvait les paroles de l’ancien bagnard. Elle qui connaissait si bien Paris avait peut-être quelque idée sur la remise d’une telle voiture.
— Mon ex-brigade surveille tout le courrier venant d’Espagne. Des facteurs des Messageries royales travaillent pour elle, ainsi que les employés des autres compagnies. Cette Agnès Roussel à l’accent espagnol doit bien recevoir des nouvelles de son pays ? Vous voyez, maître, que je puis vous rendre service, mais de grâce sortez-moi d’embarras.
Hyacinthe s’excusa, passa dans son cabinet où la petite le rejoignit, referma la porte capitonnée avec soin.
— Parlerons-nous de la fille Sauvignon et de son séjour chez le Vigneron ?
— N’en faites rien, maître, il veut rentrer en grâce auprès du pouvoir et se servira de nous. Laissez-le apporter ses nouvelles sans en donner.
— Cette voiture modifiée en fiacre t’intéresse, non ?
— On trouve de tels véhicules loués à des personnes voulant rouler dans la discrétion. Une calèche, un coupé, un cabriolet sont trop voyants parfois.
Vidocq, durant leur absence, avait dû faire le tour des pupitres dans l’espoir de glaner quelques informations, car il se trouvait dans le fond de la pièce. Il revint se servir une nouvelle fois du vin chaud.
— Je jetterai un œil sur votre faillite, proposa Hyacinthe, mais sans engagement de ma part. Ce que vous venez de nous raconter, nous le savions à peu près.
— Dois-je voir du côté de la marquise de Listerac ? répliqua l’ex-bagnard avec un air goguenard qui fit frémir l’avoué.
» Je ne suis pas dans les affaires civiles mais je sais que la marquise est curieusement dans la lignée des successions. Sachez, sous le sceau du secret, qu’elle souhaite se rendre en Espagne. L’information vient des Affaires étrangères. Au sujet d’un passeport, très certainement.
Hyacinthe réagit violemment, se précipitant presque sur Vidocq :
— Allons donc, madame la Marquise n’a aucune raison…
— Je ne peux vous en dire plus. Demain le caissier de ma fabrique apportera les comptes et vous verrez ce que vous pouvez faire. Si ma situation s’éclaircit, je trouverai pour vous des explications sur ce voyage projeté.
— Je ne ferai pas d’une fabrique en faillite une source de profit, lança Hyacinthe, furieux, et je ne me livrerai à aucun tour de passe-passe pour léser vos créanciers.
— Faites pour le mieux, c’est tout ce que je demande.
Vidocq reprit son chapeau, eut un dernier regard pour le reste de vin chaud, s’en alla.
— Il a toujours l’âme d’un coquin, fit Séraphine, à demi admirative, mais il peut nous aider.