CHAPITRE V
Lorsqu’un des clercs introduisit son tailleur venu pour l’essayage d’un nouvel habit, Hyacinthe fixa d’un regard éperdu son visiteur. Il avait complètement oublié ce rendez-vous, comme bien d’autres d’ailleurs. Alors que, la bouche pincée sur une douzaine d’épingles, le maître habilleur tournait autour de lui, il s’échappa pour se mettre à compulser frénétiquement ses paperasses.
— Maître, voyons. Si vous ne vous tenez pas tranquille je renonce à cet essayage. Vous vouliez un habit pour la nouvelle année, me menaçant de me quitter si j’avais un seul jour de retard.
L’avoué n’entendait rien. Il agitait quelques feuillets dans sa main droite en criant :
— Voilà le carrefour, le rond-point, la patte-d’oie où tout aboutit et arrive de chaque direction. Narcisse ? Qu’on fasse venir mon frère sur-le-champ !
La tête effarée du vieux Timoléon se présenta dans l’entrebâillement de la porte.
— Monsieur votre frère est au premier avec une visite.
— Lui seul connaît ce carrefour. Il s’en préoccupe depuis six mois.
Abandonnant entre les mains impuissantes de son tailleur la manche droite de son habit, il se rua dans l’escalier, pénétra dans l’appartement de son jumeau, tomba en arrêt devant une magnifique chevelure rousse de quatre pieds au moins, déroulant ses boucles voluptueuses jusqu’aux reins soyeux d’une personne du sexe complètement nue. Son frère surgit du cabinet de toilette, ne parut pas catastrophé pour autant puisqu’il éclata de son rire sonore :
— Tu as bien fait de monter, je te présente Zonzon, dite aussi Poupette.
D’une blancheur de lait comme le cou, les épaules et le reste, le visage était dévoré par deux grands yeux obliques et une bouche large s’entrouvrant sur de petites dents cruelles. Zonzon s’inclina sans la moindre gêne, se voilant simplement dans sa chevelure.
— Rhabille-toi, mon cœur, lui murmura Narcisse avec une petite tape encourageante sur ses fesses rondes.
Dans un rire carnassier la belle disparut.
— Tu ne devrais pas… commença Hyacinthe.
— Par la ruelle. Je l’ai fait entrer par la ruelle. Ni vu ni connu.
— Si, Timoléon.
— C’est une tombe. Ne veux-tu pas profiter de Zonzon ? Elle t’étonnerait.
— Narcisse, je veux le dossier Fontaine-Lagrange.
— Quoi, ce monstre de mille pièces ? Ce casse-tête qui me rend insomniaque ? Dans mon cabinet de travail ! Je t’y rejoins. Le temps de reconduire Poupette. Tiens, essaye de comprendre pourquoi ce surnom.
Le cabinet de Narcisse était un trompe-l’œil apparemment bien rangé dans un ordre précis. Tout était derrière les portes des placards, des armoires, dans les tiroirs et jusque sous les meubles. Un fatras. Le fameux dossier Fontaine-Lagrange se trouvait dépecé en une douzaine de liasses fourrées un peu partout. Lorsque Narcisse rejoignit son jumeau ce dernier s’arrachait les cheveux :
— Nous ne pourrons jamais le reconstituer.
Là-dessus, le tailleur, le visage douloureux, entra, la manche de l’habit entre ses mains tremblantes.
— Oh, je suis désolé, monsieur Klein.
— En un clin d’œil je remets tout en ordre, disait Narcisse.
Lorsque M. Klein s’en fut, l’essayage terminé, le dossier épais de deux pieds se trouvait effectivement reconstitué et les deux frères cherchaient la pièce capitale prouvant que le jeune Espagnol de Séville était bien l’unique héritier d’une bonne douzaine de familles mystérieusement décimées.
— La marquise de Listerac devrait recueillir ces héritages.
— Serait-elle l’instigatrice du complot ? plaisanta Narcisse.
— Je t’en prie. Elle est déjà fabuleusement riche et…
— Et tu as des faiblesses pour elle qui, bien que proche de la quarantaine, reste diablement désirable. Tiens, voilà la fameuse liasse.
Hyacinthe l’arracha presque des mains de son jumeau.
— C’est bien ça. S’il arrivait malheur à la marquise, la succession, faute d’hoir Listerac, repartirait en amont. Et jusqu’à ce carrefour que représentent les Fontaine-Lagrange. J’avais le tort de ne penser qu’à la descendance, estimant que, tel un fleuve à méandres chemine vers la mer…
— Quel poète tu fais ! ricana Narcisse. Le seul à taquiner la muse dans notre honorable mais sinistre corporation.
— Notre demi-Espagnol, Pierre Malaquin, sera désigné à cause d’une arrière-grand-mère paternelle, Joséphine Fontaine-Lagrange.
— Ce Pierre Malaquin est-il toujours à Séville ?
— Je l’ignore. Veux-tu dire qu’il serait venu en France donner quelques coups de pouce au destin ?
— Seule la police du Royaume peut, grâce au télégraphe, demander aux autorités espagnoles de vérifier s’il se trouve bien à Séville.
— Serait-il assez habile comédien pour devenir un jour souillon bossue, femme de chambre sans reproche, voire chambrière sur le retour ? On assiste dans Paris à tant de falsifications et d’usurpations… Les journaux en sont pleins.
— Si je comprends bien, fît Narcisse, redevenu grave, notre chère marquise pourrait être menacée par cette machination ?
Hyacinthe en fermant les yeux paraissait refuser d’examiner cette éventualité de plus près.
— Elle a bénéficié déjà de successions litigieuses, comme celle du baron d’Empire Benoît de Champier. Mort bizarrement.
En même temps il rougissait sous l’œil attendri de son frère.
— Je vais à nouveau écrire à la police du Royaume. En citant ce Pierre Malaquin.
Il était en train de rédiger sa lettre lorsque des exclamations s’élevèrent dans la salle des clercs. Son frère devait se livrer à quelques excentricités, pensa-t-il, mais Timoléon entra, tenant par le bras un jeune garçon portant des traces de suie sur le visage et le corps.
— Jusqu’ici on n’avait jamais vu de saute-ruisseau en jupons, mais lorsque la nôtre pousse l’outrecuidance jusqu’à revenir dans notre vénérable étude ainsi travestie, je ne peux que m’insurger contre sa présence. Voilà où nous mène une trop grande indulgence pour cette friponne.
— Maître, maître, s’écria Séraphine, j’ai du nouveau ! Quelque chose au sujet de la souillon de la mère de Pindelle. Voulez-vous bien me lâcher, vieux croûton ! Moi aussi je travaille pour la renommée de notre étude, mais avec des idées modernes.
Scandalisé, Timoléon préféra abandonner la place. Séraphine, tout en essuyant son joli visage avec son mouchoir, expliqua que l’idée lui était venue dans la nuit. Aussitôt elle était descendue dans la cave de la maison chercher son attirail de petit Savoyard, y compris ses anciens vêtements, avait filé dans le quartier des Italiens. En passant par une maison voisine dont le concierge, savait-elle, fréquentait plus le bouchon voisin que ses escaliers, elle accéda à la demeure de la Pindelle en passant par les toits et la cheminée du salon.
— Pensez si je la connaissais, cette cheminée ! Je suis allée droit au trou à rats où la souillon bossue fricotait et couchait dans un placard humide.
Elle y trouva une blouse raide de crasse, la paillasse et des bataillons de puces et de cafards, précisa-t-elle. Sur une étagère elle avait déniché ce qu’elle appelait un « vocabulaire ».
— Maintenant on dit plutôt « lexique », fit Hyacinthe, excité, et c’est un lexique espagnol-français. Voilà qui est merveilleux. Ma chère enfant, tu as effectué un travail illégal, dangereux mais qui me comble de satisfaction. Tiens, voilà vingt francs.
— Bah, fit malicieusement la petite, c’est cinq fois trop cher pour un simple ramonage.
Elle aurait préféré un baiser, mais qui aurait aimé poser ses lèvres sur sa joue grasse de suie ?
— Moi, ce vocabulaire, je m’en moquais bien. J’ai continué de chercher et c’est sous le plancher que j’ai cru gagner le gros lot. Grâce à la lumière de ma bougie que j’avais scellée au sol, à cause de la vermine. Une lame se soulevait imperceptiblement et avec ma raclette je l’ai retirée. Mais il n’y avait que ceci.
Elle sortit de sa poche un carré de papier gris de saleté. Pour le déchiffrer Hyacinthe dut aller à la fenêtre et poussa une exclamation :
— Un reçu de prêteur sur gages de la rue du Banquier, ce qui ne manque pas de dérision. Un tel nom de rue dans un quartier le plus pauvre de Paris. Notre usurier se nomme Méru et, contre la somme de quatre-vingt-cinq francs, a reçu en gage un crucifix en argent incrusté de paillettes d’or. La souillon l’a volé, l’a porté chez ce Méru. Mais il n’y a pas le nom de la déposante ou éventuellement du déposant.
— Le prêteur se souviendra peut-être de la bossue. Je peux aller trouver ce Méru, je connais bien le coin et je sais comment m’y prendre. J’habitais une baraque proche avec mon patron.
— Nous pourrions y aller ensemble ? proposa Hyacinthe.
— Je veux bien, mais trouvez-vous des vêtements usagés. Même en plein jour nous pourrions avoir affaire avec des amateurs de votre bourse.
Vers deux heures ils prirent un fiacre, à distance de l’étude pour qu’on ne reconnaisse pas l’avoué Roquebère dans ces habits défraîchis. Le cocher les prévint, il n’irait pas au bout de la rue du Banquier, les laisserait à côté du marché aux chevaux. Et ce serait déjà bien joli. Hyacinthe commença à s’inquiéter de cette escapade. Séraphine tint à le faire passer devant la baraque où jadis elle logeait avec le maître ramoneur, et son exiguïté confondit l’avoué. Un tuyau de fer rouillé dépassait du toit de chaume, en réalité des joncs coupés dans un égout à ciel ouvert et déjà pourris.
— On avait juste la place du lit et l’hiver on gelait.
— Vous couchiez dans le même lit, murmura Hyacinthe, horrifié.
— Hé oui, soupira l’enfant… Mais c’est fini, tout ça.
Le prêteur sur gages avait coincé son échoppe entre deux masures branlantes. Ce n’était qu’un tunnel bourré d’objets aussi dérisoires que des pots ébréchés, des roues de brouette, une vieille pioche au manche cassé. Tout un amas, un fouillis de pauvretés dans ce douzième et dernier en date des arrondissements de Paris. Un seul coup d’œil découvrait les vestiges de la misère quotidienne. Hyacinthe apprit que pour un vase de nuit on pouvait recevoir deux sous, trois pour une paire de sabots déjà bien usés. Méru était un phénomène d’estrade ou de chapiteau, grand, filiforme, qui paraissait enroulé sur lui-même au creux d’une bergère avachie.
— Oui, c’est chez moi, fit-il en déployant ses six pieds quatre pouces. J’ai le crucifix mais, avec les intérêts, faudra cent cinquante francs pour le dégager.
— C’est de l’usure, protesta Hyacinthe, mais l’autre haussa les épaules, alla chercher l’objet au fond du tunnel, serpentant entre des amoncellements de marchandises dont personne n’aurait, pour le tout, donné un napoléon. Et ce vautour revendait tout ça avec bénéfice à des plus démunis que les pauvres du douzième, les gueux de la banlieue boueuse.
Enveloppé d’une laine empestant le suint, le crucifix ne manquait pas de beauté. Méru les laissa le tripoter, préparant un narguilé en métal argenté. À la question de Hyacinthe il répondit que le nom du déposant ne regardait personne. Hyacinthe sortait son argent, mais Séraphine arrêta son geste tout en levant un menton insolent vers le géant :
— C’est du butin volé à mon ami. Nous irons chez un huissier qui vous arrivera avec ses recors et, qui sait ? un garde du commerce. Ils confisqueront le crucifix et vous coffreront. C’est ça ou le nom.
— Toi, tu étais la petite Savoyarde de Jeannot la Vanoise. Tu as toujours été faraude. La déposante est la fille Sauvignon qui loge chez le Vigneron. Tu sais qui c’est.
Le Vigneron, ainsi surnommé pour les trois ceps de noah donnant une piquette à goût foxé qu’il possédait rue des Vignes-Saint-Marcel, avait édifié là, avec sa nombreuse famille, une immense masure en torchis, aménagée en cellules baptisées pompeusement chambres, louées dix francs par mois.
Tous les gueux recherchés par la police ou les gardes du commerce y trouvaient refuge, car personne ne se hasardait dans cet endroit à la réputation effroyable.
— Arrangeons un peu votre apparence, trop bourgeoise pour passer inaperçu chez ce gredin.
Elle ajouta à cet habit déjà bien flétri des signes convenus de grande déchéance. Déchirant le col de la redingote, salissant la chemise avec des poignées de boue prise dans le caniveau, éraflant le cuir des bottes avec une pierre.
— C’est mieux mais insuffisant. Tassez-vous, perdez votre air de robin prêt à dire la loi.
— Moi, un robin ? protesta-t-il, vexé.
— Je dirai que vous êtes mon homme.
— C’est invraisemblable, jamais on ne nous croira.
— Si ! Il y a des fillettes de dix ans avec des hommes de cinquante, et là où nous allons personne ne s’en formalise. Vous donnerez dix francs pour un mois. Qu’on reste trente jours ou deux heures pour conter fleurette à une conquête, c’est le tarif. Nous ne pouvons pas demander sur-le-champ la fille Sauvignon. Il va falloir ruser.
— Mais combien de temps passerons-nous dans ce bouge ? J’ai un rendez-vous à six heures ce soir.