CHAPITRE III

 

 

 

À deux jours de Noël, alors que la rue de Jérusalem n’avait pas donné d’écho à son mémoire, Hyacinthe Roquebère, pensif, examinait des cartons descendus des archives du second. Il avait établi, sur une immense feuille de papier, l’arbre généalogique de toutes les personnes concernées par cette mystérieuse affaire. Pour que l’inconnu d’Espagne fût l’unique légataire, que d’obstacles humains à éliminer ! Les criminels les plus endurcis, les plus diaboliques, les plus calculateurs ne pouvaient tout de même envisager de les assassiner tous. Pour certains l’âge s’en chargerait, mais il en resterait assez pour occuper une empoisonneuse durant des années.

— Pourquoi renverser Maletère avec un fiacre et empoisonner les autres ? Dans cette mécanique infernale n’est-ce pas le grain de sable, la paille dans l’acier ?

Hélée, Séraphine se précipita, les joues gonflées par une bouchée de nourriture incongrue à quatre heures du soir.

— Monsieur Narcisse me fait goûter son bœuf en gelée au madère qu’il a préparé ce matin, fit-elle pour s’excuser.

— Séraphine, toi qui durant des années et dès tes cinq ans as gratté la suie de presque toutes les cheminées de Paris, te souviendrais-tu de ramonages chez les personnes suivantes ?

Il les énuméra lentement. Elle n’avait qu’une année de présence chez les Roquebère, et certaines affaires dataient de deux à trois ans. La petite, avec son visage semé de taches de rousseur et ses boucles châtain clair, était à l’image de ces gamines de Paris, capables de roublardise dans les situations les plus difficiles auxquelles leur origine modeste les expose. Souvent elle avait rendu de grands services aux avoués, n’ayant pas sa pareille pour dénicher les héritiers présomptifs de successions modestes, dont les dossiers sans fin encombraient l’étude dans une perspective vague de médiocres honoraires.

— Pindelle ? Vieille sorcière pingre qui a rogné sur mon dû. Si bien que mon maître d’alors m’a tanné le cuir de sa ceinture cloutée. Je l’ai en mémoire, celle-là. Dans sa maison proche du boulevard des Italiens, une impasse, véritable coupe-gorge, c’était sale et puant.

— Et les domestiques ?

— Rien qu’une vieille souillon dans la grotte infecte qui servait de cuisine. Je la revois, bossue, en cheveux, à faire peur. Terrorisée par sa maîtresse, elle terrorisait les fournisseurs, me houspillait tout le temps. Des douze cheminées que comptait la maison seules deux servaient. Celle de la cuisine et l’autre du salon. Et dans cette dernière quelques mottes de tourbe encrassaient joliment, si bien que je ressortais poisseuse de gras du conduit.

— Qu’est devenue la souillon, le sais-tu ?

— L’année suivante, j’ai trouvé porte de bois. Il y avait eu un drame. La souillon aurait empoisonné la vieille harpagonne. Bien fait pour elle. La bossue en a eu assez un beau jour.

— Te souviens-tu de son nom ?

— Aurélie. La vieille piaillait sans cesse ce prénom.

— Tu ne l’as jamais rencontrée ailleurs depuis ?

— Avec une bobine pareille, elle ne passerait pas inaperçue.

— Si tu te souviens d’un détail la concernant, reviens vite m’en faire part.

Hyacinthe continua de travailler sur ses dossiers, profitant de cette période de Noël où l’activité de l’étude se ralentissait. Il en venait à ne plus sortir le soir, avait déjà manqué une soirée à l’Opéra, totalement oublié l’Odéon. Sa maîtresse du moment, Mlle Améthyste, lui envoyait billet sur billet, le sommant de paraître au plus vite chez elle. Il y répondait par quelques mots griffonnés sans même éprouver la crainte de la voir se lasser.

Alors que la nuit venait dans le froid le plus vif, la précédente neige refusait de fondre dans les rues, il tomba par hasard sur un nom qui le fit frémir. Celui de la marquise de Listerac, une de leurs meilleures clientes. En cas d’empêchement des deux autres légataires, elle devenait l’héritière d’un certain baron d’Empire, Benoît de Champier, mort lui aussi dans des circonstances mal établies.

— Madame la marquise, répéta-t-il, horrifié.

Timoléon, clerc principal, arriva de son pas mesuré lorsqu’il le convoqua.

— Précisément je travaille sur la filiation de madame la marquise. Le baron d’Empire était un roturier, son lointain parent et madame de Listerac, avec ses trente-cinq ans, garde de fortes espérances sur sa succession.

— Je dois la voir sans attendre, appelez-moi un fiacre.

Les Listerac ne pouvaient habiter que le faubourg Saint-Germain, ce quartier glorieux où vivaient en vase clos les familles les plus prestigieuses. Hyacinthe n’eut ni l’outrecuidance ni l’impudence de demander la marquise, se contenta de l’intendant Picard. Ce dernier, massif, au cou musculeux soutenant une tête impressionnante, affichait assez de morgue pour refroidir les plus téméraires. Un sanglier, pensait chaque fois l’avoué, un sanglier avec son poil dru et noir. Picard, sachant l’engouement de sa maîtresse pour Roquebère, le reçut aimablement dans son cabinet.

Sans trop s’engager, Hyacinthe lui rapporta avoir reçu des informations alarmantes sur des personnes se faisant engager comme domestiques dans les maisons les plus illustres. Il sollicitait comme une faveur la liste du personnel de l’hôtel Listerac.

— Maître, nous n’engageons personne à la légère.

— Je connais votre dévouement mais nombre de personnes avisées ont été jouées.

Veuve sans enfant, la marquise illustrait un modèle de vertu inaccessible. Parmi les plus belles femmes de la capitale, sinon la première, elle disposait d’une fortune qui deviendrait immense lorsque le fleuve de ces héritages futurs l’atteindrait.

Contrarié, l’intendant sortit de ses tiroirs un registre qu’il lança plus qu’il ne le posa sous les yeux de l’avoué.

— Tous y sont, du dernier marmiton jusqu’à moi-même. Les gages y figurent, et je vous demande…

— Je suis lié par le secret de ma profession, répondit sèchement Hyacinthe.

Patiemment il recopia les trente-quatre noms des serviteurs, dont vingt appartenant à des femmes. La dernière inscrite l’était depuis plus d’un an, mais il releva le nom d’une Rosalie Dupont qui avait quitté le service depuis trois mois. L’intendant précisa qu’elle avait dû retourner du côté de Marseille soulager sa mère malade. Mme la marquise, compatissante, lui avait versé six mois de gages.

— Y aurait-il une bossue parmi ces femmes ?

— Grands dieux, non ! Une bossue ?

— Puis-je rencontrer les dernières engagées ?

De plus en plus agacé, l’intendant les fit appeler. Parmi elles une certaine Honorine, âgée de cinquante ans, avait été engagée comme couturière car Mme de Listerac la connaissait depuis quinze ans. Toutes les autres avaient de bonnes raisons de travailler dans une place où les gages étaient le double de ceux payés habituellement.

— Si vous me parliez de cette Rosalie, demanda ensuite Hyacinthe quand il se retrouva seul avec Picard.

— C’est une très jolie fille, ni bossue ni délurée… Une brave petite que je regrette fort, mais il a bien fallu la laisser partir dans le Midi. Je l’ai engagée car je connais bien ses parents. Oui, ils ont habité Paris avant d’aller prendre un commerce de pacotille et de verroterie à Marseille. Vous savez, ces babioles sans valeur qui servent de monnaie d’échange avec les sauvages d’Afrique.

— Je vous suis très reconnaissant, dit Hyacinthe, sincère. Mais je vous prie de veiller avec vigilance sur votre maîtresse. Elle pourrait devenir l’héritière de biens considérables et cette fortune peut exciter bien des convoitises.