CHAPITRE XXVIII
Lorsqu’il descendit de chez lui, Narcisse ne fut pas autrement surpris de découvrir l’étude silencieuse, vide et froide. Il avait tant neigé durant la nuit que les clercs et son frère ne pourraient qu’arriver en retard, s’ils parvenaient à se déplacer. Les boueux pelletaient les rues depuis l’aube mais ne parviendraient jamais à les déblayer. Les employés venaient surtout de l’est et du sud où l’on montrait moins d’empressement à effacer les ravages du temps qu’au centre de la ville. Il souhaitait que son frère restât bien au chaud dans sa luxueuse pension.
Sans rechigner, il commença d’allumer les poêles, mais la concierge puis la femme de charge se montrèrent, le rabrouèrent, le priant de les laisser faire.
— Pouvez-vous préparer du café pour les clercs qui seront morts de froid ?
Ce fut Timoléon qui le premier pénétra dans la salle, toujours aussi compassé et digne. Narcisse aurait parié sur lui car le principal n’avait jamais fait défaut. Il se montrait dans son habit noir irréprochable, comme si au-dehors la neige avait disparu. Il disposait d’un placard où il pouvait en cas de besoin se changer de la tête aux pieds.
Un à un les clercs s’échelonnèrent dans la matinée avec des écarts plus ou moins longs, puis Séraphine surgit, qui parut bouleversée de ne pas voir monsieur Hyacinthe dans son cabinet.
— Je me suis présentée à la pension Geoffroy. Je n’avais pu trouver un seul fiacre et je voulais prévenir votre frère. Le majordome me dit que monsieur Roquebère n’était plus dans sa chambre, et j’ai pensé que, levé très tôt, il avait choisi de venir à pied. Depuis la rue de Vaugirard il faut deux heures. Il y a des remblais de neige et de belles glissades à faire.
— Les ouvriers de la mairie sont déjà au travail ?
— Oui, maître, chaque arrondissement a embauché des traîne-savates à cinq francs de la journée pour débarrasser les rues et remplir les tombereaux. Ils arrivent de partout pour gagner vingt francs, du vin chaud et un picotin d’avoine.
Jusqu’à midi elle réussit à masquer son inquiétude, ne voulant pas alerter le jumeau de son maître, lui avouer ce que Hyacinthe comptait faire durant la nuit avec ce trousseau de fausses clés qu’elle lui avait procuré. Narcisse, lui, ne montrait aucun souci et, pour lutter contre les intempéries, organisait un repas pour tout le monde à son habitude. L’été, c’était pour prendre quelques heures de plaisir à cause de la canicule, l’hiver pour se moquer des ravages du froid, mais il avait toujours un bon prétexte pour faire courir ses gens chez le traiteur, l’épicier, voire aux halles. Il préparait une fois de plus une poularde truffée, sa spécialité, avec un pâté chaud pour commencer, ayant hésité à lancer un gros pot-au-feu. Il mitonnait le tout dans la cuisine, au fond de l’étude, où normalement les archives auraient dû être entreposées.
— Séraphine, je compte sur toi pour nous trouver du bon vin. Va jusque chez le marchand du boulevard, car il nous faudra du vin fort à cause de la température. Quatre… non, six bouteilles.
— Monsieur Narcisse, je suis malheureuse.
— Quelqu’un t’a-t-il fait de la peine ?
— Je crains d’avoir poussé votre frère à se compromettre dans une aventure pour laquelle il n’était pas fait. Il devrait être avec nous et son absence me rend folle.
En sanglotant elle lui expliqua l’histoire de la fausse clé de l’appartement des Richelet, puis le trousseau pour les armoires du même appartement. Effaré, Narcisse lui fit répéter certaines explications, ayant de la peine à imaginer son frère dans des situations aussi dangereuses.
— Les rues commencent d’être dégagées. Peut-être pourrons-nous trouver une voiture nous emmenant jusqu’à la rue de Vaugirard. Cours les stations de fiacres, Séraphine, et ne reviens pas bredouille.
Puis il convoqua le clerc Daminois dont l’oncle était cuisinier, le chargea de surveiller son fourneau. Il alla s’habiller et la saute-ruisseau revint avec un cocher qui acceptait de traverser la Seine jusqu’à Vaugirard.
— Il conduit une sorte de percheron monstrueux, capable d’affronter la Bérézina elle-même.
En découvrant l’équipage, Narcisse devina que le conducteur était en maraude et ne figurait pas sur le registre des voitures de place. Sa plaque devait être fausse, mais qu’importait ! La voiture avança tant bien que mal à travers les congères élevées un peu partout par les pelleteurs, les tombereaux nombreux, les carrosses des grands de ce monde qui n’acceptaient pas que quelques caprices du temps les empêchent d’aller. Ducs, comtes et marquis s’énervaient au milieu de la foule, surgissaient par leur portière, invectivant tout le monde avec une grossièreté à faire rougir leur cocher. Les postillons essayaient d’ouvrir une brèche dans cet amas hétéroclite, mais en vain.
— Pourvu qu’il n’ait pas été surpris et emmené à la police, répétait Séraphine.
— Mais non, nous en serions déjà avertis. Un avoué conduit au poste, la nouvelle ne reste pas longtemps ignorée.
— Je voulais le faire à sa place mais il a refusé. Je pouvais emprunter le conduit de cheminée. Lui n’a pas l’habitude et il a dû se faire pincer comme n’importe quel « fanadel » débutant.
Narcisse ne demanda même pas la traduction de ce mot de « fanadel[6] ». L’angoisse de la petite le gagnait peu à peu alors qu’ils tentaient de rouler vers le sud. Il songeait descendre et courir pour faire vite. Depuis leur naissance les deux frères ne vivaient que pour veiller l’un sur l’autre, s’entraider, partager les mêmes peines à défaut d’apprécier les mêmes plaisirs. Ils différaient surtout par la façon de chacun de jouir de l’existence, Narcisse se montrant d’une légèreté enfantine alors que Hyacinthe trouvait dans ses passions malheureuses l’occasion d’exprimer ses sentiments les plus nobles.
— Il est peut-être malade. Le majordome t’a dit qu’il était sorti mais a-t-on regardé partout ? Il a pu s’évanouir dans un coin. Se casser une jambe en chemin. On l’aura conduit à l’hôpital le plus proche. Peut-être faudrait-il s’y rendre.
— Mieux vaudrait continuer jusqu’à Vaugirard, suggéra la saute-ruisseau. Si vous le permettez, je me faufilerai dans cet hôtel pendant que vous m’attendrez dans la voiture.
— Mais pas du tout, protesta Narcisse. Je tiens à monter dans son appartement, à le fouiller pour découvrir un signe, une trace qui nous renseignera.
— Monsieur Narcisse, permettez-moi de vous rappeler que vous êtes son jumeau.
— Oui, et alors ? Ça fait un bout de temps que ça dure, fit-il, agacé.
— Je suppose que dans la pension Geoffroy tout le monde l’ignore. Pour l’instant, je pense qu’il faudrait cacher cette réalité qui peut nous rendre service plus tard.
Ils traversaient la Seine et les roues glissaient dans tous les sens, mais le percheron continuait d’avancer, aurait pu tirer dix fois cette charge.
— Je ne comprends pas ce que tu veux dire. Regarde donc, la Seine charrie des glaçons énormes. Il y a même un chien sur l’un d’eux.
— Plus tard nous aurons besoin de cette ressemblance parfaite si par malheur nous ne retrouvions pas votre frère. Ni dans un commissariat ni dans un hôpital.
Tournant la tête, il la regarda longuement avant de sourire.
— Tu es vraiment une fille futée qui sait ménager l’avenir. Comment fais-tu pour garder en réserve des ressources de réflexion que nous autres gaspillerions ? Il est vrai que si mon frère se trouvait contraint de ne pas réapparaître, je pourrais éventuellement me faire passer pour lui et déconcerter nos ennemis.
— Les déconcerter ? Le terme est faible. Les épouvanter, oui.
— J’attendrai donc dans cette voiture, mais vont-ils te laisser entrer ?
— Dans ce bouge, hôtel de Saint-Omer, je conserve des vêtements masculins. J’aurai tôt fait de me déguiser puisque monsieur Geoffroy ne veut pas de femmes chez lui. Ce n’est plus une pension de famille mais un monastère civil qu’il dirige.