CHAPITRE VI
Inquiet de l’absence prolongée de Séraphine, Hyacinthe au bout d’une demi-heure entrebâilla la porte de cette minuscule chambre et tendit l’oreille, croyant surprendre dans le lointain des chuchotements. Dans le bas de cet hôtel pour miséreux une vaste salle à manger rassemblait tous ceux qui cherchaient un peu de chaleur, un compagnon de bavardage ou de quoi boire. L’heure des repas y était fixée impérativement par des inscriptions à la craie sur les murs noircis par la fumée. Il allait quitter cette chambre lorsque la saute-ruisseau arriva, un doigt sur la bouche pour le prier de ne rien demander avant que la porte ne fût refermée. À l’intérieur de la pièce elle désigna le grabat. Très gêné, il comprit qu’ils ne pourraient se parler qu’une fois sous les couvertures. La bouche de la jeune fille s’approcha, peut-être un peu trop, de son oreille :
— Pas une parole à voix haute. Nous sommes épiés. Le Vigneron se méfie des nouveaux venus. Il vous prend pour un de la police ou un garde du commerce cherchant à pincer un endetté. Les enfants du Vigneron espionnent les chambres grâce à des trous dissimulés dans le plafond.
Il rabattit la couverture, leva les yeux, ne vit rien dans le plâtre marron qui garnissait l’espace entre deux solives. Séraphine lui souffla quelle attitude prendre, ce qui le fit rougir violemment, mais il se plia à cette équivoque gymnastique de mouvements réguliers mimant la passion la plus vive.
— La Sauvignon paye une chambre où elle ne vient guère. Un vieux grognard de l’Empire m’a renseignée. Un brave homme indigné de l’immoralité du lieu, qui ne peut se payer autre chose. Notre fille mènerait par ailleurs une vie plus luxueuse et on l’aurait vue dans des endroits élégants à la mode. Elle n’a pas remis les pieds ici depuis un mois. Dans une heure, à la nuit, j’irai faire un tour dans sa chambre.
— À six heures un client important a rendez-vous. Tu as des placets et des exploits à porter.
— Messieurs les huissiers ouvrent tard la nuit, et aux tribunaux on trouve toujours quelques attardés à qui remettre les papiers.
En même temps qu’ils chuchotaient ils devaient s’agiter pour leurrer la vigilance des petits espions Vigneron. Hyacinthe essayait bien de s’abstraire de cette insolite situation qui rapprochait trop les corps, mais cette dévergondée de Séraphine en profitait pour le serrer de près. Son souffle le chatouillait dans le cou. Il ne pouvait s’empêcher de penser qu’ayant vécu maritalement avec son maître ramoneur elle n’avait plus son innocence d’enfant, et seule une évocation insistante de la si belle marquise de Listerac lui permit de recouvrer tout son sang-froid. Déçue, la petite s’écarta, l’air boudeur.
Enfin la nuit vint à travers les vitres grasses et Séraphine alla explorer la chambre de cette Sauvignon qui était peut-être Aurélie Rampon, souillon bossue de Mme de Pindelle, ou encore Agnès Roussel, empoisonneuse de M. et Mme Grandidier de Rouen.
Il sursauta lorsque la porte racla sur le plancher irrégulier et la saute-ruisseau le rassura d’un mot, lui souffla à l’oreille qu’il était temps de décamper, qu’elle craignait le retour des habitants de cet asile de nuit. Parmi eux quelqu’un pouvait reconnaître l’ancienne petite Savoyarde ou l’avoué près des tribunaux.
Ils se pressèrent en une marche rapide, comme si toute une armée de gredins les poursuivait, et ne trouvèrent un fiacre qu’à proximité de la Salpêtrière. Hyacinthe soupira de soulagement une fois sur le feutre du siège.
— Je n’ai trouvé que des vêtements d’enfant en bas âge. De très beaux vêtements jamais portés, peut-être volés par la Sauvignon. J’ai demandé à mon grognard, Cyprien Hachet, d’ouvrir l’œil, lui promettant un napoléon pour son tabac et son vin. Il déteste les coquins au milieu desquels il doit vivre. Ils lui chipent ses médailles, essayent de lui voler sa pension. Mais il refuse de vivre aux Invalides bien qu’il y ait droit.
— Comment es-tu entrée dans la chambre de cette fille ?
— C’est mon secret.
Hyacinthe rentra à temps pour son important client et Séraphine courut avec ses exploits et placets dans tout Paris. Au début, les gens de justice, huissiers, greffiers, avocats, magistrats, montraient quelque réticence, voire de la méfiance, pour cet apprenti clerc en jupons, mais ils s’y étaient habitués, se disant avec soulagement que cette fille ne pourrait jamais accéder à la profession son apprentissage terminé. Ces messieurs de la cléricature s’y opposeraient fermement.
Le lendemain Narcisse, chargé de la démarche auprès de la police du Royaume, revint en annonçant que par le télégraphe[1] on allait essayer d’en apprendre plus sur ce Pierre Malaquin de Séville. Hyacinthe, lui, bouillait d’impatience de retourner chez la marquise, faubourg Saint-Germain, certain qu’on allait attenter à sa vie. Ayant établi la chaîne des successions en cours ou à venir, il espérait convaincre Louisette de Listerac de cette menace suspendue au-dessus de sa charmante tête.
Bizarrement, l’intendant Picard le prit de court en venant en personne à l’étude :
— J’ai réfléchi, à la suite de votre visite. Je suis rassuré sur notre domesticité de Paris, mais reste celle des terres de Champagne ou du Sud. Chaque intendant de province choisit les serviteurs du coin, et lorsque madame la marquise séjourne dans ses domaines je ne peux rien faire.
— Songerait-elle à quelque voyage ? fit Hyacinthe, alerté.
— Il suffit d’un courrier, comme celui qui voici deux ans nous annonça qu’un incendie avait détruit une ferme en Gascogne. Madame partit le jour même.
— Pouvez-vous m’en dire plus sur cette Rosalie qui vous quitta il n’y a guère. Peut-on la retrouver à Marseille ?
— Ses parents ont abandonné la verroterie et se sont retirés dans l’arrière-pays. Je vais me renseigner.
Tard dans le soir, Parturon, l’officier de paix, vint annoncer que grâce au télégraphe on savait que le jeune Malaquin n’avait pas quitté Séville. Il exhiba un rouleau de papier qu’il plaça sous les yeux de Hyacinthe :
— Voici l’original de la transcription. Ceci me coûte cent francs pour deux heures, à la suite de quoi je dois le restituer. Je vous le laisse, le temps d’aller boire un vin chaud ou du punch au café de la Bourse. J’ai joué sur quelques affaires et je verrai si j’ai gagné un petit louis.
En toute hâte l’avoué recopia la série des télégrammes venant d’Espagne. Pierre Malaquin, âgé de vingt ans, était né à Séville d’un père colonel tué durant la guerre d’Indépendance. Sa mère n’était pas revenue en France. Le fils suivait des cours de l’université catholique et n’avait jamais quitté Séville depuis sa naissance. Sa mère, très affectée par son veuvage, vivait en recluse.
— Bien peu de chose pour cent francs, grommela l’avoué.
Mais il sortit les cinq napoléons de son coffre, les tendit lorsqu’il revint à Parturon, sans lui cacher sa déception.
— Il y aura d’autres nouvelles. Le consul de France à Séville ne peut accéder au télégraphe espagnol mais envoie un courrier.
— Connaissez-vous une certaine fille Sauvignon ? C’est pour une recherche de légataires.
— Je consulterai mes notes. En vingt-cinq ans j’ai inscrit des milliers de noms et peut-être y figure-t-elle.
Séraphine était retournée chez le Vigneron pour parler au grognard, mais ce dernier semblait avoir quitté la bâtisse.
— Sorti un soir, il n’est jamais revenu. Ca sent l’embrouille et même pire. Dans ce faubourg maudit tout peut arriver.
Le surlendemain, rentrant du tribunal, Hyacinthe trouva dans la salle des clercs un cocher de fiacre qui attendait depuis une demi-heure :
— Une petite demoiselle délurée m’a envoyé vous chercher. Si je n’avais pas connu l’étude Roquebère, je ne me serais jamais fié à une petite peste de ce genre. Si c’est votre fille, que Dieu vous épargne des soucis ! Car elle n’a pas froid aux yeux. Je dois vous conduire à la Salpêtrière, un endroit qui ne me plaît guère.
Séraphine l’y guettait et se précipita :
— Cyprien Hachet, mon gentil grognard, a été retrouvé pour mort. Après un coma de quelques heures il a ouvert les yeux, et il faudra payer pour qu’on l’installe dans une chambre isolée.
Depuis ses premiers soupçons, Hyacinthe avait l’impression de jeter son argent par la fenêtre alors qu’il ne sortait plus, ne dînait plus dans les endroits chers. Son coffre se vidait allègrement. Le vieux militaire gisait dans le coin d’une immense salle, un épais pansement sur le crâne. Il inclina la tête en les voyant, écouta Séraphine lui présenter son patron.
— On lui a écrasé la gorge d’un coup de pied et il ne pourra plus jamais parler.
Mais l’homme fit signe qu’il savait écrire et Hyacinthe sortit un carnet, une mine de plomb que le pauvre demi-solde prit d’une main tremblante. Dans une orthographe incohérente que seule Séraphine put décrypter et pour cause – la sienne était aussi fantaisiste –, il racontait avoir montré trop de curiosité à l’endroit de deux hommes, l’un jeune, l’autre plus âgé, qui n’occupaient que quelques heures par semaine la chambre de la fille Sauvignon. Pour sa part, il n’avait jamais rencontré cette demoiselle.
— Je les épiais depuis le grenier à l’insu des enfants du Vigneron.
Ils le questionnaient et il répondait de son écriture maladroite. Les deux hommes avaient déposé il ne savait quoi dans une armoire murale fermant à clé. Séraphine reconnut avoir essayé de l’ouvrir, mais la serrure en était trop perfectionnée. Comme Hyacinthe sursautait, elle avoua qu’elle connaissait plusieurs procédés pour venir à bout d’une porte. Le grognard manifestant une envie de vin et de tabac, elle descendit aux boutiques installées sous les préaux pour le satisfaire. Non sans mal il essaya d’avaler son verre de vin, et chiquer lui donna aussi de la peine avec sa gorge écrasée. Alors il se mit à écrire à nouveau que les deux inconnus avaient parlé à voix basse du comptable avec lequel ils avaient rendez-vous comme d’habitude, même heure, même endroit.
— Un comptable, pourquoi un comptable ?
C’était sur le chemin de l’étude, rue Vivienne, qu’il avait été agressé à coups de gourdin. Pour l’achever on lui avait écrasé le larynx d’un coup de pied, le laissant pour mort.
— Partons, proposa Séraphine. Laissez-lui un peu d’argent. Je reviendrai le voir dès que je pourrai.
Leur cocher ricana en apercevant Séraphine avec l’avoué.
— Méfiez-vous de celle-là qui sait mener son monde.
— Et vous, menez-nous vite et sans heurts, répliqua-t-elle en montant à la suite de Hyacinthe.
Plus tard dans son cabinet, après avoir réfléchi, il fit venir la saute-ruisseau.
— Toi qui connais la langue des échappés du bagne et des gredins de barrière, n’as-tu pas une interprétation de ce mot de « comptable ».
— Un huissier, un usurier ? Ou bien un mot de passe ? Si seulement j’avais pu ouvrir cette armoire de la fille Sauvignon ! Faudra que je retrouve un de mes amis qui possède tout un lot de rossignols.
— Des oiseaux ? Pour quoi faire ?
— Mais non, des fausses clés.
— Je te l’interdis. Si tu te fais prendre, toi, future clerc ?
— N’ayez crainte, chez le Vigneron personne ne portera plainte. Ils règlent autrement leurs comptes, voyez le pauvre Cyprien comme ils l’ont estropié.
— Je ne veux pas te retrouver à la Salpêtrière ou, pire, à la morgue.
Séraphine le regarda étrangement, comme si une émotion subite faisait briller ses yeux :
— Vous tenez donc un tout petit peu à moi que vous craignez pour ma peau ?
Hyacinthe choisit de se taire, n’ayant pas oublié cette scène embarrassante qu’il avait jouée chez le fameux Vigneron.